‹ La mentalité primitiveChapitre 202 sur 333 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Entre l'activité des blancs et la leur propre,, entre les objets qu'ils fabriquent eux-mêmes et ceux que les blancs apportent, les primitifs tracent certainement une ligne de démarcation. Tout ce qui vient des blancs participe de leur nature mystérieuse et extra-humaine, et se trouve, par conséquent, suffisamment expliqué ipso facto. On n'a pas besoin d'examiner, par exemple, comment les armes à feu sont faites, puisque l'on sait d'avance pourquoi elles ont des effets si puissants. S'agit-il, au contraire, de leurs propres ouvrages, de leurs appareils de chasse et de pêche, de leurs armes, les primitifs n'ignorent pas comment ils adaptent les moyens aux fins qu'ils se proposent, et ils ont une conscience claire de leur technique, souvent si remarquable. Un véritable enseignement, parfois secret, la transmet de génération en génération. L'étude patiente et détaillée de ces techniques, de leur évolution, de leurs progrès et de leur décadence dans une société donnée, ou dans une certaine aire géographique, occupe en ce moment même un grand nombre d'ethnograpnes, particulièrement en Amérique du Nord. Elle apportera une contribution précieuse à la connaissance de la mentalité primitive.

Dès à présent, les faits connus permettent de dire qu'aux yeux des primitifs le rôle de la technique reste néanmoins subordonné. Le plus important n'est pas que les instruments soient bien faits, mais qu'ils soient heureux.

Le mécanisme des causes secondes n'a jamais, à lui seul, une efficacité suffisante : le résultat désiré dépend, avant tout, du concours des puissances invisibles. Aucune activité humaine, que ce soit celle des primitifs ou des blancs, ne réussit jamais sans leur appui. Selon l'expression d'un observateur américain, « le succès n'est jamais obtenu par des moyens naturels. » Le primitif qui fait une heureuse expédition de chasse, ou qui récolte une moisson abondante, ou qui triomphe de l'ennemi à la guerre, doit d'abord ce résultat favorable, comme l'Européen en pareil cas, non pas à l'excellence de ses instruments ou de ses armes, ni à son ingéniosité ou à ses efforts, mais à l'aide indispensable des puissancesinvisibles. Sans doute, il aplus d'une raison de croire que les blancs sontde puissants magiciens. Mais il n'en serait pas si vite convaincu, si précisément il ne se représentait leur activité à l'image de la sienne.

Lui-même n'entreprend rien s'il ne possède pas une « médecine » qui lui garantisse le succès. Ainsi, à la Nouvelle France, «la plus grande opposition que nous voyons en ces pays à l'esprit de la foi, est en ce que leurs remèdes contre les maladies, leurs plus grandes récréations lorsqu'ils sont en santé, leurs pèches, leurs chasses, et leur trafic, tout est quasi rempli de cérémonies diaboliques1 » (c'est-à-dire destinées à obtenir le concours des puissances invisibles). Les missionnaires italiens au Congo disent de même, au xvn° siècle : « Outre les cérémonies déjà décrites, chaque noir en invente d'autres selon ce que son caprice lui dicte, pour toutes les circonstances domestiques ; et il les observe rigoureusement, à cause de l'appréhension invincible qu'il a de ne pas réussir sans cela : comme si ces cérémonies étaient les causes effectives du

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