M. Dobrizhoffer. An account of the Abipones, II. p
« C'est l'œuvre de ses ennemis ; il a été « livré » à la bête « fauve ' . »
Bentley exprime la même idée avec une précision énergique. « La maladie et la mort sont regardées par un indigène du Congo comme des événements tout à fait anormaux. On ne les rapporte nullement à des causes naturelles : elles sont toujours dues aux sorciers. Même quand la mort a lieu par asphyxie dans l'eau, ou à la guerre, en tombant d'un arbre, quand elle est causée par quelque bête fauve ou par la foudre, — toutes ces morts sont attribuées à des maléfices, de la façon la plus obstinée et la plus déraisonnable. Quelqu'un a ensorcelé la victime, et celui qui l'a fait est le coupable 2. »
Déjà au xvne siècle, Dapper avait constaté les mêmes croyances au Loango. « Ces pauvres aveugles s'imaginent qu'il n'arrive point d'accident funeste à un homme, qui ne soit causé par les moquisies, ou les idoles de son ennemi. Si quelqu'un, par exemple, tombe dans l'eau et se noie, ils diront qu'on l'a ensorcelé; s'il est dévoré par un loup ou par un tigre, que c'est son ennemi qui, par la vertu de ses enchantements, s'était métamorphosé en bête féroce; s'il tombe d'un arbre, si sa maison brûle, s'il demeure plus longtemps de pleuvoir qu'à l'ordinaire, tout cela se fait par la force enchanteresse des moquisies de quelque méchant homme. Et c'est peine perdue que d'entreprendre de leur ôter cette tolie de la tête ; on ne fait que s'exposer à leur risée et à leur mépris3. »
A Sierra-Leone, « il n'y a pas de mort naturelle ou par accident, mais la maladie ou l'accident qui est la cause immédiate de la mort, est le produit d'une influence surnaturelle. Tantôt on imagine que la mort est due à l'ac-
I. J. Mackenzie. Ten years north of Orange river (1871), p. 390-91. i. \V. H. Bentley. Pioneering on the Congo, 1, p. 263. 3. 0. Dapper. Description de l'Afrique (1686), p. 325.
tion malfaisante d'un homme qui emploie des maléfices ; tantôt la mort est produite par le génie tutélaire de quelqu'un sur qui le défunt... pratiquait des incantations, au moment où il a été découvert et puni. L'usage est d'expliquer par le premier genre de causes la maladie et la mort des chefs, des autres personnages considérables et de leur famille, et, par le second genre, celle de la classe inférieure1 ».
Enfin, en Afrique orientale allemande, « il n'existe pas de mort naturelle pour le Dschagga. La maladie et la mort sont toujours œuvre diabolique" ».
Nous arrêtons ici cette énumération de témoignages concordants, qui pourrait être indéfiniment prolongée3.
De la maladie et de la mort aux simples accidents, la transition est insensible. Il ressort des faits qui précèdent que les primitifs, en général, ne voient pas de différence entre la mort survenant par vieillesse ou par maladie, et la mort violente. Non pas qu'ils soient déraisonnables, selon l'expression de Bentley, au point de ne pas remarquer que dans un cas le malade meurt plus ou moins lentement au milieu des siens, et que dans l'autre, l'homme périt tout d'un coup, dévoré par un lion, par exemple, ou frappé d'un coup de lance. Mais cette différence n'a pas d'intérêt à leurs yeux, puisque ni la maladie d'une part, ni la bête féroce ou le coup de lance de l'autre, ne sont les vraies causes de la mort, mais sont simplement au service
i. Th. Winterbottom. An account of the native Africans in the neighbourhood of Sierra-Leone, I, p. 235-36.
2. A. Widenmann. Die Kilimandscharo-Bevolkerung, in Petermann's Milteilungen, Ergdnzungsheft 129 (1889), p. 40.
3. Cf. Les fonctions mentales dans les sociétés primitives, p. 314-328.
de la force occulte qui a voulu cette mort et qui, pour arriver à ses fins, aurait aussi bien pu choisir un autre instrument. Donc, toute mort est accidentelle, même la mort par maladie. Ou, plus exactement, aucune ne l'est. Car, aux yeux de la mentalité primitive, il ne se produit jamais, à proprement parler, d'accident. Ce qui nous semble accidentel, à nous Européens, est toujours, en réalité, la manifestation d'une puissance mystique qui se fait sentir ainsi à l'individu ou au groupe social.
Pour cette mentalité, d'une façon générale, il n'y a pas de hasard, et il ne peut pas y en avoir. Non pas qu'elle soit persuadée du déterminisme rigoureux des phénomènes ; bien au contraire, comme elle n'a pas la moindre idée de ce déterminisme,* elle reste indifférente à la liaison causale, et à tout événement qui la frappe, elle attribue une origine mystique. Les forces occultes étant toujours senties comme présentes, plus un événement nous paraîtrait fortuit, plus il sera significatif pour la mentalité primitive. Il n'y a pas à l'expliquer : il s'explique de luimême, il est une révélation.' Même, le plus souvent, c'est lui qui sert à expliquer autre chose, du moins sous la forme où cette mentalité s'inquiète d'une explication. Mais il peut être nécessaire de l'interpréter, quand une préliaison définie n'y a pas pourvu.
Les indigènes de la Tully River, dit M. W. E. Roth, avaient résolu de tuer un certain homme de Glump Point pour la raison suivante : « A la réunion (prari) du dimanche précédent, celui-ci avait envoyé une lance en haut d'un arbre, d'où elle était retombée en atteignant au cou, par ricochet, un vieillard qui fut tué. Le malheureux qui avait jeté la lance se trouve être un « docteur », et rien ne peut ôter de l'esprit des membres de la tribu de la victime, que la mort de leur parent a été causée par un maléfice de ce docteur. M. E. Rrooke (un missionnaire),
qui se trouvait auprès de moi à ce moment, fit tous ses efforts pour expliquer que c'était un simple accident, mais sans aucun succès. Les rangs se formèrent, et la bataille commença entre ces sauvages irrités, jusqu'à ce que le « docteur » eût reçu une blessure (non mortelle) au genou1. » Dans ce cas typique, il était difficile, et même pratiquement, impossible aux indigènes d'entendre raison. Il leur fallait d'abord donner satisfaction au défunt dont ils avaient tout à craindre, s'il n'avait pas été vengé : ils devaient donc, en tout état de cause, mettre quelqu'un à mort, et ce devait être, de préférence, l'auteur volontaire ou involontaire, peu importait, de ce malheur. En outre, le missionnaire ne serait jamais parvenu à leur faire comprendre qu'il s'agissait d'un simple accident. Ils auraient toujours demandé: Pourquoi la lance, en rebondissant, est-elle tombée juste sur le cou de ce vieillard, et non pas devant ou derrière lui ? Gomment se fait-il que ce soit justement la lance d'un homme-médecine ? Et quant à l'absence de toute intention chez le meurtrier, comment la rendre évidente ? On ne peut que la présumer, ce qui ne saurait prévaloir contre le fait. D'ailleurs, l'intention pouvait très bien exister chez l'auteur de l'accident à son insu. Les sorciers n'ont pas nécessairement conscience de l'action mortelle qu'ils exercent. Celui-ci pouvait donc nier la sienne de bonne foi, mais sa dénégation n'avait point de valeur aux yeux des indigènes. . En Nouvelle-Guinée, un homme est blessé d'un coup de lance, à la chasse, par un de ses compagnons. « Ses amis arrivèrent et lui demandèrent qui l'avait ensorcelé; car il n'y a pas de place pour les « accidents » dans la conception du monde des Papous. Tous le tourmentaient pour lui faire dire qui lui avait jeté un sort, car ils
1. \V. E. Roth. Norlh Queensland Ethnography , Bulletin 4, n° 16.
étaient certains que la blessure à elle seule ne suffisait pas à causer la mort ; mais ils n'étaient pas moins certains qu'il allait mourir, et ils ne cessaient pas de le lui dire... Bien qu'il n'eût perdu connaissance qu'à la fin, il n'avait pas répondu aux questions de ses amis, ni révélé qui l'avait ensorcelé. Leur colère se tourna alors contre les gens d'Oreresau et contre l'homme qui avait jeté la lance i. » Ainsi, on ne s'en prend à cet homme qu'en dernier lieu, et, pour ainsi dire, en désespoir de cause, et comme pis-aller. Si le blessé avait donné la moindre indication touchant l'auteur du maléfice, celai qui l'avait frappé demeurait indemne :onne voyait en lui que l'instrument du sorcier, aussi peu responsable que la lance même.
D'autre part, le peu de gravité de la blessure n empêche pas de la déclarer mortelle. Ce qui fait périr le blessé, ce n'est pas la déchirure des tissus par la lance, c'est le maléfice, c'est qu'il a été condamné [dooming des Australiens). On saisit là, sur le vif, la préliaison qui rend inconcevable, pour la mentalité primitive, la notion même du fortuit.
En Nouvelle-Guinée encore, « un arbre tombe : c'est un sorcier qui l'a fait tomber, quand même l'arbre serait tout pourri, ou si c'est un coup de vent qui l'a brisé. Un homme subit un accident : c'est le fait du Werabana, etc. 2 » .
Des observations toutes semblables ont été recueillies dans d'autres sociétés inférieures, par exemple en Afrique équatoriale. « En 1876, un chef, Akele Kasa, fut chargé par un éléphant qu'il avait blessé, et percé par ses défenses. Ses compagnons écartèrent l'animal, et malgré
i. A. K. Chignell. An outpost in Papua, p. 343-45.
2. Rev. Bromilov? in G. Brown. Melanesians and Polynesians, p. 235.
ses affreuses blessures, l'homme survécut assez pour accuser douze de ses femmes et de ses autres esclaves d'avoir ensorcelé son fusil, de façon à blesser seulement l'éléphant, au lieu de le tuer1. » — « Pendant une chasse à l'éléphant, un chef nommé Nkoba fut atteint par un éléphant femelle blessé qui l'enleva de terre avec sa trompe et l'empala sur une de ses défenses... Terribles furent les lamentations de ses compagnons... Tout le district fut rassemblé devant le nganga Nkissi qui eut à décider si l'éléphant était possédé du diable, ou avait été ensorcelé par quelque ennemi du défunt, ou enfin si c'était un cas de Diambudi nzambi (de volonté du grand esprit) i. »
Dans ces deux cas, la qualité de la victime exige que sa mort soit vengée, et surtout elle est une forte présomption en faveur de l'hypothèse d'un maléfice. Pourquoi le fusil du chef a-t-il rafé ? Sûrement une influence malfaisante s'est exercée sur lui. De même, l'éléphant blessé n'aurait pas justement tué l'autre chef, si quelqu'un ne le lui avait pas « livré ». Plus le malheur est grand, plus la personne atteinte est sacrée, et plus la supposition d'un accident est inadmissible.
A l'esprit des indigènes, le plus souvent, elle ne se présente même pas. Ainsi, « un canot de Vivi, monté par six personnes, descendait le Congo... En tournant la pointe où l'on bâtit plus tard notre station de Underhill, le canot fut pris dans un tourbillon, se remplit d'eau et coula... Les indigènes décidèrent que la sorcellerie qui avait causé un accident si terrible passait la sorcellerie ordinaire, et qu'il fallait y répondre par des mesures appropriées. Pour chaque homme noyé trois sorciers devaient mourir; de sorte que dix-huit personnes allaient
i. R. H. Nassau. Fetichism in West Africa, p. 86.