lbd., I, p. 167-170. Cf. I, p
2. R. Karsten. Beitràge zur Siitengeschichte der sudamerikaniscfien India ner. p 102.
L'influence analogue exercée par la récitation des contes a été bien expliquée par M. Perham. « Dans la vie des Dayaks, dit-il. le sentiment de l'invisible est toujours présent et actif./ Les esprits et les démons leur paraissent aussi réels que leurs propres personnes. A la fête des tètes, e'est Singalang Burong dont on invoque la présence. On peut l'appeler le Mars de la mythologie des Dayaks maritimes, et sa demeure est loin, bien au delà des cieux. Mais l'invocation n'est pas faite par l'officiant sous la forme d'une prière adressée directement à cet être puissant. Elle prend la forme d'une histoire, qui raconte comment un héros mythique, Kling ou Klieng, célébra une fête des têtes, et y fit venir Singalang Burong. Ce Kling, au sujet de qui Ion raconte beaucoup de fables, est un esprit qui vit, croit-on, quelque part dans le voisinage des hommes, et qui peut leur faire du bien. Ainsi donc l'officiant (ou les officiants) dayaks, tout en chantant leur mengap (récit) pendant qu'ils vont d'un bout à l'autre de la longue vérandah de la maison, décrivent en fait la fête célébrée par Kling, et comment Singalang Burong y fut invité, et y vint. Dans leur pensée, les Dayaks s'identifient avec Kling, et par suite, le sens de la cérémonie est que la récitation de l'histoire est une invocation à Singalang Burong. On suppose qu'il se rend, non pas seulement à la maison de Kling (comme il est dit dans le conte) , mais à la maison dayak même où la fête est célébrée en ce moment : il y est reçu par une cérémonie spéciale; on lui offre de la nourriture et un sacrifice '. » Par la vertu mystique du conte récité, le Dayak est le héros, hôte du dieu, et, par conséquent, le dieu lui-même est descendu chez les Dayaks, qui le reçoivent réellement. La récitation a été bien plus efficace que ne saurait être une invocation,
1. Rev. J. Perham in H. Ling Roth. The natives of Sarawak, II, p. 174-75.
ou même une prière. Elle produit une participation où, selon l'expression de M. Perham, le conteur et le héros s'identifient. M. Perham explique très justement le fait par le caractère mystique de la mentalité des Dayaks. Il n'en est pas autrement des Papous de la Nouvelle-Guinée. Quand ils remémorent les bienfaits de leurs héros, à un certain moment de Vannée, pour hâter la croissance des taro, ils sentent, eux aussi, la présence réelle de ceux dont ils content la légende, et ils s'identifient avec eux.
Dans la partie centrale de Gélèbes, « ce n'est guère qu'à l'époque de la récolte de riz, c'est-à-dire en moyenne pendant les mois d'août à octobre, qu'on récite les contes. Généralement on observe cette règle. Dire les contes en dehors de cette période est considéré comme une violation qui peut faire manquer la récolte, d'ordinaire déjà si maigre. Dans ces contes (désignés sous le nom de contes des ancêtres), les ancêtres demeurent vivants en tant qu'esprits... C'est à ce moment de l'année, plus qu'à tout autre, qu'on rendra hommage aux ancêtres, soit en leur faisant des offrandes, soit en chantant leurs actions1. » Quoique l'observateur ne le dise pas, il n'est pas téméraire de penser que les To Radja, comme les Papous, attribuent une vertu mystique à la récitation de ces contes.
En Amérique du Sud, dans les sociétés bantoues et dans celles de l'Afrique occidentale, dans la plupart des îles de l'Océanie, ailleurs encore, on a signalé une division très inégale du travail agricole entre les sexes. Presque partout les travaux des jardins, des plantations et des champs,
1, Dr N. Adriani. Etude sur la littérature des To Radja. Tijdschrift voor indische laal-land-en volkenkunde, XL, p. 341.
pour la plus grande part, incombent aux femmes, sans préjudice de la besogne qu'elles ont par ailleurs (soins des enfants, préparation des aliments, etc). Là où les hommes ne sont pas entièrement exempts du travail des champs, ils n'y participent, en général, que pour certaines opérations préliminaires ou finales. C'est à eux, par exemple, qu'il appartient d'abattre les arbres sur le terrain à cultiver, d'enlever les souches, et de défricher. Mais les travaux agricoles proprement dits ne seront exécutés que par les femmes.
On a vu là un abus de la force, et un cas particulier de la règle — plus que contestable, — selon laquelle la condition de la femme serait d'autant plus misérable que les sociétés sont plus basses, ou bien une conséquence nécessaire du faitque les hommes sont souvent occupés ailleurs, à la guerre, à la chasse, à des voyages, à des palabres, etc. Ces diverses explications ne sont peut-être pas tout à fait inexactes. La véritable raison du fait est ailleurs. Outre que l'homme a souvent lui-même des occupations aussi pénibles que la culture des champs, il ne saurait, le voulûtil, rien changer à une division du travail dont l'origine est mystique. Si les femmes sont chargées, à peu près exclusivement, de tout ce qui touche à la culture des plantes et des arbres, c'est qu'elles représentent, dans le groupe social, le principe de la fécondité. Pour que les champs et les arbres cultivés produisent, il faut Qu'entre eux et les membres du groupe social qui les soignent, il s'établisse une participation ; il faut que la fécondité passe en eux, et par conséquent que ces membres du groupe en portent en eux-mêmes le principe. Les hommes auraient beau, dans les champs, prendre autant ou plus de peine que les femmes, retourner la glèbe avec plus de force, semer et repiquer avec autant ou plus de soin : peine perdue ! La terre ne produirait qu'à contre-cœur et maigrement.
Les bananiers, les palmiers, demeureraient à peu près stériles. Seul, le travail des femmes rend féconds les champs et les jardins, car c'est à leur sexe qu'il doit cette vertu. Telle étant la raison de cette division du travail, son caractère mystique la rend intangible. A supposer que les hommes voulussent revendiquer cette dure besogne, ils ne pourraient s'en acquitter avec succès. Les femmes mêmes, d'ailleurs, par crainte de la famine, ne consentiraient pas à y renoncer.
Ce n'est pas là une hypothèse simplement vraisemblable. Assez souvent les observateurs, en signalant le fait, ont en même temps indiqué la raison qu'en donnent les indigènes, sans en tirer eux-mêmes aucune conséquence. A Bornéo, « les femmes jouent le rôle principal dans les rites et dans les travaux effectifs de la culture du padi (riz). Les hommes n'y ont d'autre part que d'essoucher le terrain, et de prêter leur aide dans quelques-unes des dernières phases du travail. Ce sont les femmes qui trient et qui gardent les semences, et elles sont les gardiennes de presque tout le savoir qui s'y rapporte. Il semble que l'on sente qu'il existe une affinité naturelle entre elles et la graine féconde, dont on dit qu'elle est « grosse ». Parfois les femmes vont dormir dans les champs de padi pendant qu'il pousse, probablement pour augmenter leur propre fécondité ou celle du padi : mais elles sont très secrètes sur ce chapitre \ » — En Nouvelle-Calédonie, « des dents de vieilles femmes sont portées aux plantations d'ignames, comme charmes pour obtenir une bonne récolte, et leurs crânes sont aussi placés là au sommet des perches, pour la même fin2. » — Dans les sociétés banloues, il arrivera souvent qu'un homme répudie une femme parce qu'elle est
i. Hose and Dougall. The pagan tribes of Bornéo, I, p. 111. 2. G. Turner. Xineleen years in Polyneiia, p. i'2'6.
stérile, et qu'il craint que la plantation cultivée par elle ne le devienne aussi. Au Togo, « une femme enceinte porte habituellement sur la tête un petit sac... Il s'y trouve de petits morceaux d'ignames, de cassade, de maïs, de pisang, etc,... et aussi un petit éclat de la pierre qui sert aux femmes à moud re le maïs. . . Tous ces fruits des champs sont là pour rappeler que. de même que la femme enfante son fruit, ce qu'elle a travaillé dans son champ doit aussi produire le sien. Au Togo, c'est en etfet à la femme qu'incombe la part principale du travail dans la culture des plantations *. »
En Amérique du Sud, les témoignages sont formels. Le P. Gamilla nous raconte une discussion qu'il eut à ce sujet avec ses Indiens. « Semer, cultiver, récolter, emmagasiner les fruits, tout est l'affaire des pauvres femmes. Mes frères, disais-je aux hommes, pourquoi n'aidez-vous pas, dans le travail des semailles, vos pauvres femmes qui sont harassées, au soleil, à travailler, avec leurs enfants à leurs seins ? Ne voyez-vous pas qu'elles peuvent tomber malades, et vos enfants aussi ? Venez donc à leur aide ! — Toi, père, me répondaient-ils, tu n'entends rien à ces choses, et c'est ce qui te cause du chagrin. Apprends donc que les femmes savent enfanter, et nous, pas. Si elles sèment, la tige de maïs donne deux ou trois épis, le pied de yaca donne deux ou trois mannes déracines, et ainsi tout multiplie. Pourquoi? Parce que les femmes savent enfanter, et savent commander d'enfanter aux graines qu'elles sèment. Qu'elles fassent donc les semailles, puisque nous n'en savons pas autant qu'elles2. » Sous les expressions prêtées aux Indiens par le père, l'idée de la participation entre la femme et la graine apparaît clairement.
1. G. Spies». Zum Kullus und Zaubergïauben der Evheer. (Togo) Bâssler- Arc/nv., I, p. 225.
±. P. Gumilla. El Orinoco illustrado (2° édition). II. p. 274-75.
Un observateur tout récent, le Dr R. Karsten, vient d'étudier des croyances analogues chez les Jibaros. « Les plantes femelles, dit-il, doivent essentiellement être cultivées par les femmes, et les plantes mâles par les hommes. Pour toute sorte de culture, cependant, les travaux les plus rudes, c'est-à-dire abattre les arbres, défricher le terrain, quand on commence une nouvelle plantation dans la forêt, sont toujours faits par les hommes. D'autre part, néanmoins, bien que le bananier soit toujours planté par les hommes, les femmes participent plus tard aux soins donnés à cet arbre, et chantent des incantations pour en favoriser la croissance. De même que la divinité Terre des Jibaros est regardée elle-même comme une femme, de même on admet toujours que les femmes exercent une influence spéciale, mystérieuse, sur le progrès des récoltes... Toutes les pratiques agraires des Jibaros ont pour principe la divinité propre des femmes, la grande « Mère-terre » Mungùi. C'est elle qui a enseigné aux femmes, avec toutes sortes de travaux domestiques, le travail des champs1 »... Et plus loin : « On suppose qu'il existe une liaison intime entre la femmeetles produits des champsqu'ellecultive, exactement comme on croit qu'elle exerce une influence spéciale sur les animaux domestiques dont elle prend soin. Cela est surtout vrai de la femme mariée. Quand un Jibaro se marie et a un nouveau ménage à fonder, à faire de nouvelles plantations, à élever des animaux domestiques, porcs, volaille, et chiens de chasse, sa première affaire est de célébrer une fête spéciale pour sa jeune femme. Elle aura pour effet de lui conférer, d'une façon mystérieuse, le pouvoir et les facultés nécessaires pour les travaux qui vont être les siens. Cette fête — la plus importante chez les
1. R. Karsten. Contributions to the socioloyy of the Indian tribes of Ecuador, p. 7.
Jibaros après la fête des têtes, — est appelée la « fête du tabac » des femmes. Si Ton ignore le sens général de cette fête, il est impossible de comprendre les idées que les Jibaros attachent au travail des champs1. » — « Dans une nouvelle plantation de manioc, le gros travail est fait par les hommes, qui abattent les arbres, et déblayent et nivellent le sol sur le terxain choisi : ensuite commence le travail des femmes, qui achèvent de préparer la terre pour la plantation2. »
M. Nordenskiôld, il est vrai, dans le Chaco, a observé une coutume contraire (chez les Ashluslays et les Chorotis). « Ce sont les hommes seuls, dit-il, qui cultivent les champs. Les semailles et les récoltes sont faites conjointement par les hommes et les femmes. Par contre, ce sont toujours les femmes et les enfants qui transportent les moissons, si Ton ne les met pas sur le dos des chevaux et des ânes 3. » Mais, outre que l'observation est sommaire, elle laisse cependant une part aux femmes, spécialement pour les semailles, et enfin, l'exception fût-elle bien établie, et môme constatée dans d'autres tribus encore, la conclusion qui se tire des faits cités plus haut n'en serait pas infirmée. Il reste vrai que, dans un grand nombre de sociétés inférieures, les représentations collectives lient d'une façon mystique la fertilité des champs à la fécondité des femmes. Par suite, la culture même, faite par les femmes, a le sens d'une participation.il ne faut pas dire seulement que le travail de la terre s'accompagne d'opérations magiques : ce travail même en est une, du fait que ce sont les femmes qui l'accomplissent.
!.. Ibd., p. 11.