‹ La mentalité primitiveChapitre 219 sur 333 · Missions évangéliques, LXIII. p · texte numérisé non relu

Missions évangéliques, LXIII. p

sent, ils appellent les désastres sur l'ennemi, et sachant que chez lui il y a d'autres sorciers, leurs rivaux, ils s'efforcent de les tuer par le moyen d'incantations... Ils se vantent de savoir, par une révélation spéciale, les victoires et les défaites, de pénétrer le fond des cœurs, et de posséder une connaissance parfaite de ce qui se passe même dans l'autre monde L. » — • L'approche d'une guerre entre deux villages est le signal d'une grande activité parmi les hommes-médecine. Il faut que leur connaissance de l'avenir leur fasse découvrir comment finira la lutte qui va s'engager. Il faut préparer des charmes pour protéger les guerriers contre les armes à feu, les lances et les flèches, etc. 2. » — Aux yeux des Bangala, les galons des officiers blancs ont précisément pour objet d'empêcher ceux qui les portent d'être blessés : ce sont aussi des charmes 3.

Le courage même ne s'explique pas sans une raison magique. « Comment se fait-il que le blanc n'ait pas peur, faible comme il est, et loin d'être de force à lutter avec nous ? Il faut qu'il possède un charme qui le rend invulnérable \ » La conversation suivante fait bien ressortir ce que les indigènes ont dans l'esprit en pareil cas. « Ils pensaient que nous avions une médecine qui nous rendait invincibles, sinon invulnérables. En voici la preuve. Quelque temps après notre arrivée dans le pays, j'étais assis auprès de Mankokwe; M. Dickinson, notre docteur, m'avait accompagné. Le chef devint tout à coup très affectueux ; il me passa le bras autour du cou, et je compris

1. Cavazzi. Istorica descrizione de'tre regni Congo. Matamba ed Angola,

i. E. ,J. Glave. Six years of adventure in Congoland, p. 104-5.

3. Rev. J. H. Weeks. Antkropological notes on the Bangala of the upper Congo river. J. A. I., XL: p. 392-93.

4. II. vou Wissmann. My second journey through Equatorial A frica (trad. anglaise), p. 47.

qu'il allait me demander quelque chose. A la fin, il me dit : « Est-ce là votre homme-médecine ? »

— Oui.

— Dites-lui de me donner votre médecine de guerre. Je ris de bon cœur, et je lui dis que nous n'avions pas

de médecine de ce genre. Il n'en crut rien, et il reprit :

— Ce n'est pas vrai. Vous en avez une ; il faut que vous en ayez une, et vous ne tenez pas à me la donner. Je vous en prie, dites-lui de le faire.

— Je dis la vérité, répliquai-je; nous autres Anglais nous n'avons d'autre médecine de guerre qu'un cœur brave.

Il refusa de me croire, et il ajouta :

— Non, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas possible. Moi aussi, mon cœur est brave, mais où est l'avantage d'avoir un cœur brave ? Un cœur brave à lui seul ne sert à rien. Les Manganja ont le cœur brave ; leur pays est envahi par les Ajawa; les Manganja s'avancent pour les combattre, mais aussitôt qu'ils voient l'ennemi, ils prennent la fuite. Pourquoi? Ce n'est pas faute d'avoir le cœur brave; c'est parce que les Ajawa ont une médecine de guerre plus forte que la leur. Eh bien ! vous avez une médecine de guerre ^lus puissante que celle des Ajawa (les Anglais avaient mis ceux-ci en déroute), et tellement forte que si un seul Anglais marchait contre tous les Ajawa ensemble, il leur ferait prendre la fuite. Je vous en prie, donnez-moi de votre médecine de guerre \ »

Aux yeux de ce chef, il n'y a donc qu'une seule explication possible de la victoire des Anglais. Toute autre le trouve incrédule. Leur bravoure ne rend pas compte de leur supériorité. Mais leurs canons ou leur expérience militaire ne le feraient pas davantage. La guerre est une lutte

1. Rev. J. Rowley. The universities' mission to Central Africa, p. 148-49.

de sorciers contre sorciers, de charmes contre charmes : la victoire échoit à celui qui possède la médecine de guerre la plus forte. L'événement a prouvé que c'étaient les Anglais qui en étaient munis. M. Rowley le nie, il est vrai. Mais c'est nier l'évidence. Il est d'ailleurs naturel que les Anglais ne veuillent partager avec personne cette admirable médecine. Le chef indigène se la voit refuser sans surprise.

Il suit de ces conceptions, qui se rencontrent presque partout, qu'une guerre bien préparée est virtuellement gagnée. Le vainqueur (il faut l'appeler ainsi, puisque la victoire lui est déjà acquise) ne doit pas rencontrer de résistance. Les armes de l'ennemi rateront, ses yeux seront aveuglés, ses membres lui refuseront le service, son bétail sera capturé, etc. En général, l'attaque a lieu au petit jour, par surprise. C'est la forme ordinaire du combat dans les sociétés inférieures : les exceptions sont fort peu nombreuses. Les primitifs ignorent la bataille rangée. L'idée leur en paraît ridicule. « Je me rappelle qu'un des chefs me demanda comment nous faisions la guerre, et son expression de stupéfaction, quand je lui décrivis les hommes placés en rang les uns vis-à-vis des autres, et se tirant des coups de fusil. Il me demanda avec curiosité s'ils étaient hors de portée, et sur ma réponse négative, il s'écria : « Alors vous êtes de fameux « imbéciles! »... Puis il voulut savoir où se lenait le chef. Oh ! répondis-je, il reste à l'arrière, et il envoie les hommes à la bataille. Ce fut alors une explosion de rire \ »

Leur méthode est toute différente. « Les Béchuanas, par exemple, s'approchent doucement du village qu'ils veulent prendre, l'entourent complètement, et vers deux

i. Rev. Mac Farlane. Among the Cannibals of New-Guinea, p. lia.

heures du matin, lorsque le sommeil est le plus profond, ils se précipitent en avant, en poussant des hurlements affreux, massacrent tout ce qu'ils rencontrent, et remportent une victoire facile sur des malheureux réveillés en sursaut, glacés d'effroi, qui n'ont d'autre alternative que de se laisser brûler dans leurs huttes ou de venir tendre la gorge à l'assegaie\ » Le plus souvent, les assaillants attendent la fin de là nuit. Chez les Bangala, « au chant du coq, entre cinq et cinq heures et demie du matin, l'attaque commence. Les masses se ruent sur les quartiers de l'ennemi endormi, chaque maison étant entourée par dix à trente guerriers, et son unique porte basse étant guettée. La fusillade éclate, le feu est mis aux cabanes. Les malheureux assaillis se précipitent vers l'issue de leur case, où la mort les attend. On n'épargne que les femmes, que l'on emmène en captivité -. » Ailleurs, les guerriers seront moins nombreux, seront armés non de fusils, mais de flèches ou de lances, massacreront les femmes au lieu de les emmener en esclavage. Mais l'heure et les dispositions de l'attaque ne varient guère, que ce soit à Bornéo, en Polynésie, en Amérique du Nord ou du Sud, etc.

Sans doute, les primitifs se sont rendu compte que ce genre d'attaque était le plus sûr, et que l'ennemi surpris ainsi pendant son sommeil ne pouvait opposer qu'une bien faible résistance. Pourtant ce calcul d'utilité n'est peut-être pas l'unique raison d'une coutume si répandue, ni même la principale. L'attaque doit se faire par surprise : elle ne peut donc avoir lieu de jour. Les gens ne seraient pas à l'intérieur de leurs cabanes, ni peut-être du village. Ils auraient le temps de courir aux armes; il serait diffi-

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