C. Coquilhat. Sur le Haut Congo, p
cile, pour ne pas dire impossible, de les cerner. Mais l'attaque par surprise ne peut pas non plus se produire en pleine nuit. Les indigènes n'aiment pas être dehors dans les ténèbres, ni même par les nuits de lune. Ils ont peur des mauvaises rencontres, des esprits qui errent, en particulier des esprits des morts. Reste donc l'aube, le petit jour. « Le Kai (Nouvelle-Guinée allemande) accomplit toujours ses exploits guerriers de bon matin. De la sorte, il a toute une longue journée devant lui pour satisfaire sa vengeance, et pour se retrouver chez lui en sécurité avant la tombée de la nuit. Dans l'obscurité, il craint les esprits de ceux qui ont été tués; pendant le jour, ceux-ci ne sont pas dangereux1. » Pareillement, bien loin de là, dans le Chaco central, la même raison est invoquée. « La guerre consiste en surprises. Mais, comme on a très peur des esprits malfaisants, jamais les attaques n'ont lieu de nuit : elles se font toujours un peu avant le lever du soleil. Même si les Indiens se trouvent dans le voisinage de l'ennemi, ils attendront cette heure-là*. » Dans les régions équatoriales, et sous les tropiques, comme le crépuscule est extrêmement court, les assaillants ne disposent que de très peu de temps. L'attaque doit être foudroyante.
On croirait volontiers qu'elle réussit toujours, puisqu'il ne s'agit pas, en réalité, d'un combat, mais du massacre de gens surpris dans leur sommeil. Parfois, cependant, elle échoue. « Il arrive, dit encore M. Coquilhat, que la tribu attaquée se réveille à temps, et parvient à infliger une honteuse défaite à l'assaillant. » Un indigène ne dormait pas, peut-être, et il a pu donner l'alarme. En outre — et sur ce point les témoignages sont concordants
i. R. Xeuhauss. Deutsck New Guinea, IIF, p. 64 (Kai). i'. Vojtech Fric. Eine l'ilcomayo Reise in dem Chaco central, Globus, LXXX1X, p. 233.
et formels, — malgré l'avantage que la surprise assure à l'attaque, elle n'est jamais poussée à fond. Si elle ne réussit pas tout de suite, et complètement, si les assaillants subissent la moindre perte, ils n'insistent pas, et ils battent aussitôt en retraite. M. Neuhauss en a très bien vu la raison. « La conscience de ne pas avoir la chance pour eux leur enlève toute leur audace. Leur médecine n'agit pas : tous leurs efforts seraient donc vains l. »
Au moment où ils se précipitent sur le village endormi, ils sont sûrs de la victoire. Non pas seulement parce que l'ennemi est sans défense, et ne peut pas sortir des cabanes sans être percé de coups, mais aussi, mais surtout, parce que leurs « médecines » opèrent. L'ennemi est en leur pouvoir, il leur est a livré » (doomed), comme l'homme ensorcelé est « livré » au tigre ou au crocodile. 11 est hors d'état de se défendre. Le plus souvent, l'événement confirme cette attente, et le massacre s'achève sans obstacle. Mais s'il se produit une résistance imprévue, si plusieurs des assaillants, si même un seul d'entre eux est tué ou gravement blessé, aussitôt l'attaque cesse, et l'on se retire. Car on a la preuve que les « médecines » n'agissent pas comme on le croyait. Peut-être sont-elles paralysées par d'autres plus fortes que l'ennemi a mises enjeu? Insister serait folie.
Le Dr Nieuwenhuis a signalé ce trait à Bornéo*: « Très caractéristique est aussi le fait que, dans les combats que se livrent ces tribus, il suffit de la mort ou de la blessure grave d'un seul homme pour mettre en fuite toute la tribu. On voit là en effet, à coup sûr, un signe de la colère des esprits, et cela prouve en même temps la forte impression qu'un tel fait produit sur eux tous2. » Mais cette forte