‹ La mentalité primitiveChapitre 228 sur 333 · ENGINS, OUTILS, TALISMANS · texte numérisé non relu

ENGINS, OUTILS, TALISMANS

Parfois, l'objet extraordinaire que l'on rencontre met au service de ses possesseurs une précieuse influence sur certains êtres, et l'on a par conséquent grand intérêt à s'en assurer la propriété. Voici un fait très caractéristique à cet égard, rapporté par le Père de Smet. a Ils (les Cœursd'Alène) me racontèrent que le premier homme blanc qu'ils virent portait une chemise de calicot, toute marquée de noir et de blanc, qui leur parut semblable à la petite vérole ; cet homme portait aussi une couverture blanche. Les Cœurs-d'Alène s'imaginèrent que la chemise souillée était le grand manitou lui-même qui commande en maître à cette terrible maladie qu'on nomme la petite vérole, et que la couverture blanche était le grand manitou de la neige ; et que, s'ils pouvaient posséder ces divinités et leur rendre les honneurs divins, leur nation serait à jamais exempte de ce fléau mortel, et leurs chasses d'hiver seraient favorisées par la grande quantité de neige qui tomberait. Ils lui offrirent donc, en échange de ces deux objets, plusieurs de leurs meilleurs chevaux. Le marché fut accepté avec empressement par l'homme blanc. La chemise maculée et la couverture blanche furent dès lors pendant plusieurs années des objets de profonde vénération. Dans les grandes solennités, les deux manitous étaient portés processionnellement sur une éminence très élevée, habituellement consacrée à l'accomplissement de leurs rites superstitieux. On les étendait alors respectueusement sur l'herbe, et on leur offrait la grande pipe de médecine avec toute la vénération ordinaire aux Indiens, lorsqu'ils îa présentent au soleil, au feu, à la terre ou à l'eau. Tonte la troupe des jongleurs ou des médecins entonnait alors des cantiques en leur honneur1. »... Pour bien comprendre les pouvoirs que les Cœurs-d'Alène attri-

1. P. J. de Smet. S. J. Voyages dans l'Amérique septentrionale, p. 233-34.

buent à ces deux objets, et la vénération qu'ils leur témoignent, il faut tenir compte du fait que l'homme à qui ils les ont achetés était le premier blanc qu'ils eussent jamais vu. Sans aucun doute, il leur est apparu comme un être extraordinaire, au moins comme un très puissant magicien, et par conséquent les objets étranges qu'il portait devaient être imprégnés de vertus merveilleuses, exercer une influence décisive sur la variole et sur la neige, à qui ils ressemblaient, et enfin porter bonheur aux Cœurs-d'Alène, si ceux-ci en devenaient possesseurs.

Sans poursuivre davantage, dans l'interprétation des causes de succès, l'élude de l'orientation mystique de la mentalité primitive, je m'arrêterai à un dernier point, qui confirme les conclusions tirées des précédents. Quels que soient les instruments, armes, outils, procédés employés, les primitifs, on l'a vu, ne pensent jamais que le succès soit certain, ni même possible, si l'on ne dispose que d'eux, si le concours des puissances invisibles n'est pas assuré. Les moyens matériels, bien qu'indispensables, ne jouent qu'un rôle subordonné. Dans la guerre comme dans la paix, c'est sur cette conviction ;que les primitifs règlent leur conduite. Dans certains cas que je vais rapidement indiquer, ils passent, pour ainsi dire, à la limite. Les moyens matériels ne sont plus nécessaires. Sans employer d'instrument d'aucune sorte, par la seule vertu mystique de son désir, le primitif peut atteindre la fin qu'il se propose.

Au Queensland septentrional (Tully River), « un noir désirera ardemment qu'un certain fruit, etc., vienne à maturité ; il chargera une des grandes espèces d'araignée

de l'apporter — et le fruit viendra. Les indigènes de la côte, en particulier, croient fermement à ce moyen de satisfaire leurs désirs1. » — « Si les membres d'une tribu veulent faire du mal à un homme d'une autre tribu, ils quittent leur camp, et choisissent un endroit sablonneux et écarté. Ils creusent alors une cavité dans le sable, au fond de laquelle ils modèlent grossièrement une figure d'homme. Puis ils concentrent leur pensée sur celui à qui ils désirent nuire, et ils procèdent à des incantations : le mal est fait. L'objet de leur haine va ressentir une fièvre violente, et il mourra probablement dans l'espace d'un jour ou deux2. » — C'est un cas fruste d'envoûtement. L'homme « condamné » est sans doute représenté par une figure humaine rudimentaire ; mais aucune action physique, aucune violence effective n'est exercée sur ce symbole. La pensée fixée sur la victime et dirigée contre elle suffit. La force propre inhérente au désir doit la tuer. Quand le souhait est exprimé, l'effet est parfois considéré comme fatal. «Un certain colon blanc, qu'un indigène importunait beaucoup, lui dit. dans les termes les plus énergiques qu'il put trouver, qu'il voudrait le voir mort, et qu'il était convaincu que cela arriverait avant un an. L'indigène affecta de ne faire qu'en rire ; néanmoins, en revenant environ un an après, l'étranger apprit que l'indigène s'était tellement tourmenté qu'il avait fini par mourir3. » Evidemment, cetindigènes'étaitcru « condamné » (doomed) . Le désir exprimé par le blanc équivalait, à ses yeux, à un ensorcellement, et les mêmesconséquences fatales devaient s'ensuivre.

La même croyance a été constatée, par Campbell, en

1. W. E. Roth. Superstition, magie and medicine. Nortà Queensland Ethnography. Bulletin 5, n° 107.

2. W. H. Rird. Ethnographical notes about the Buccaneer Islanders, North West Auslralia. Anthropos, VI, p. 177.

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