‹ La mentalité primitiveChapitre 232 sur 333 · Relations des jésuites, XII, p. 12 (P. Le Jeune · texte numérisé non relu

Relations des jésuites, XII, p. 12 (P. Le Jeune

3. R. F. Jul. Jette. On the superstitions of the Ten'a Indians. Antkropos, VI, p. 250.

quelqu un de sa famille (qui était d'ordinaire comprise dans ces prières), on considérait que celles-ci étaient cause de l'accident ou de la mort. Les parents de l'homme assassiné étaient tenus de payer le prix du sang, exactement comme s'ils avaient tué ou blessé le meurtrier par violence corporelle1. » M. Sapir nous dit de son côté : « Un shaman puissant pouvait aussi atteindre sa victime simplement en lui « souhaitant » malheur, ou en « l'empoisonnant » par la pensée, selon l'expression de l'Indien qui me renseignait. Cette méthode est souvent employée par des personnages mythologiques, par Coyote par exemple, et il y a dans le langage un verbe spécial pour exprimer cette opération... Il arrivait assez souvent, lorsque quelqu'un se sentait malade, qu'un certain shaman était accusé par un autre d'être l'auteur du fait. Dans ces occasions, le shaman incriminé était contraint de guérir le malade, sous peine d'être lui-même exécuté 2. » Ce dernier trait est une nouvelle preuve que le désir de nuire est assimilé à un ensorcellemeut. Presque partout, en effet, le sorcier convaincu d'avoir rendu quelqu'un malade est obligé d'abord de détruire lui-même l'effet du sort qu'il a jeté ; c'est une procédure invariable. Son châtiment ne vient qu'ensuite. S'il refuse de désensorceler sa victime, on le torture et on le tue. Aussi, bien souvent, l'homme accusé de ce crime, même s'il se sait innocent, n'a-t-il d'autre chance de salut que d'avouer, et de faire semblant de désensorceler sa prétendue victime.

Dans une histoire racontée par un Indien Hidatsa parait un « medicine man » qui a vécu avec les ours. Ils l'instruisaient et il a reçu d'eux son pouvoir magique. « 11

1. R. C. Dixon. The S/iasta. Bulletin of the American Muséum of nalural history, XVII, p. 453.

t. E. Sapir. The reliaious ideas of the Takelma Jndians of S. W.Oregou. Journal of American Folk Lore, XX, p. 41 (1907).

assistait sa tribu de mille manières. Quand les Indiens avaient faim, il pensait ainsi dans son esprit : « Il faut « que desbuffles viennent près du village», et quand il avait pensé ainsi, il en venait1. » — En Colombie britannique, « si un Indien est irrité contre un autre, le moyen le plus efficace de lui montrer sa colère, s'il ne le tue pas, est de lui dire : « Vous allez bientôt mourir ! » Assez souvent l'homme ainsi désigné pour la mort ressent une terreur telle que la prédiction se vérilie. Quand cela arrive, ses parents disent qu'ils n'ont aucun doute sur la cause de sa mort, et par conséquent (s'ils sont en mesure de faire face à la lutte qui s'ensuivra), à la première occasion ils tirent sur celui qui dans sa colère a prédit la mort2. »

Tout récemment encore, M. Preuss a observé des faits analogues chez les Indiens avec lesquels il a vécu : « On attribue aux mots et aux pensées une puissance tout à fait extraordinaire... Tout ce qui est fait n'est pas rapporté seulement à l'activité extérieure, mais est considéré comme un résultat de la réflexion ; en comparaison de quoi le fait même de l'action est tout à fait insignifiant, et en un certain sens ne se distingue pas de la réflexion... Les mots ne sont pas regardés seulement comme un moyen d'expression, mais comme un moyen d'agir sur les dieux, c'est-àdire sur la nature, tout comme les cris et la musique... Ce que les mots signifient est déjà réalisé du seul fait qu'on les prononce, en supposant, bien entendu, la force magique nécessaire chez la personne qui parle... Nous pouvons voir, dans divers exemples, que quand l'homme agit, les pensées sont au premier rang comme moyen d'action, et qu'elles peuvent môme produire leur effet sans l'aide des

i. Pepper and Wilson. An H'ulatsa shrine and Lhe beliefs respecling it. Memoirs of lhe American Anlhropnlogical Association, II, p. 309-iO.

2. U. C Mayne. Four yearsin Brilish Columbia,i>. 292 (Lettre du missionnaire Duncan) .

mots ni de l'acte matériel1. » Ce que M. Preuss appelle réflexion {Nachdenken), ou pensée [Gedanke), n'est sans doute pas différent de ce que les observateurs anglais et américains désignent par le ternie de souhait (ivish). Il ne s'agit guère, chez ces primitifs, de conceptions théoriques, mais bien d'états psychologiques complexes où le plus souvent l'élément affectif prédomine.

En Amérique du Sud, chez les Lenguasdu Grand Chaco, « quand un homme exprime son désir de la pluie ou d'un vent frais du Sud, ses voisins, s'ils ne le partagent pas, protestent énergiquement, et le supplient de ne pas persister dans son vœu. Ils ont toujours pensé que j'avais un pouvoir spécial d'agir sur le vent du Sud ; ils croyaient qu'en sifflant je pouvais le produire à volonté. Cela provenait probablement du fait que les Européens accueillent avec plaisir ce vent qui les soulage de la chaleur épuisante i. » Il se peut, mais il faut aussi tenir compte de la vertu propre du désir, surtout quand il s'agit d'un sorcier aussi puissant que M. Grubb l'était aux yeux des Lenguas. — Chez les Araucans, « le concert de lamentations des femmes, autour du mort, n'est pas simplement une coutume funèbre, mnis une série de malédictions contre le meurtrier, d'une efficacité magique en certaines occasions. A défaut d'autre forme plus positive, la vengeance s'exerce ainsi3. »

Enfin, dans l'Inde, chez les Todas, « deux hommes me dirent qu'un sorcier, simplement en pensant à un effet qu'il désirait obtenir, pouvait le produire réellement, sans avoir besoin d'employer aucune formule magique, ni d'accomplir aucun rite spécial \ »

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