C. Coqnilhat. Sur le Haut Congo, p
LES AKMES A FEU vli
ments doivent posséder aussi des propriétés magiques. Au lieu d'en observer la structure et le mécanisme, c'est par ces propriétés qu'on en expliquera les effets. Nous avons ici l'occasion, assez rare, de voir la mentalité primitive en présence d'objets entièrement nouveaux pour elle. Nous pouvons saisir, pour ainsi dire, sur le vif, l'attitude qu'elle prend aussitôt. S'agit-il, par exemple, de l'effet des armes à feu ? « Les plus raisonnables des Dayaks en ont une idée superstitieuse. Chaque homme, au moment où il entend la détonation, s'imagine que la balle vient droit sur lui. Il s'enfuit donc, et il ne se croira jamais en sûreté tant qu'il entendra le bruit de la poudre : ainsi, un homme entendant un coup de canon à cinq milles de distance continuera de courir à toute vitesse, avec la même terreur qu'au premier moment. Ils n'ont pas la moindre idée de la portée d'un fusil. Je suis souvent sorti avec Selgie et d'autres chefs, et j'ai tiré des singes, des oiseaux, etc. ; je les fâchais en refusant de faire feu sur de grands oiseaux à la distance d'un mille ou davantage. Ils prenaient toujours ce refus pour mauvaise volonté de ma part. En outre, quand on a tiré, ils ne peuvent pas croire que le coup est manqué, bien qu'ils voient l'oiseau s'envoler. Ils pensent que le plomb continue à le poursuivre, et que l'oiseau ne peut pas ne pas tomber à la fin1 » (à cause de la puissance magique de l'arme).
Ainsi ces Dayaks, quand ils voient des Européens faire usage de leurs fusils, ne songent pas à observer ce qui se passe en effet, ni sous quelles conditions. Dans leur pensée, l'effet mortel des balles est dû exclusivement au pouvoir mystique que les blancs ont incorporé à leurs armes. Le projectile doit donc toujours toucher le but. à quelque distance qu'il se trouve. S'il le manque, c'est que l'Euro-
i. E. T. Dalton m H. Ling Roth. The natives ofSarawak, II, p. 127.
péen n'a pas voulu l'atteindre, ou qu'une influence plus puissante est intervenue. L'indigène n'analyse pas. 11 ne raisonne pas sur ce qu'il voit, puisqu'il n'y a pas là pour lui matière à raisonnement. Aucun problème nouveau ne s'est posé à son esprit : il n'a donc pas d'explication à chercher. « Mes Kayans, dit de même Beccari, avaient grande confiance en mon fusil; ils croyaient que la halle une fois tirée suit la personne visée, jusqu'à ce qu'elle l'atteigne et la tue1. » — « Ce sauvage, dit Andersson en parlant d'un chef Ovambo, ne croyait pas seulement que les fusils des blancs étaient invincibles, il avait aussi l'idée que, sans faire usage d'aucune arme, par le seul fait de regarder une personne, un blanc pouvait causer sa mort. « Sinon, s'écria-t-il, comment se fait-il que Nongoro ait « été tué simplement par la détonation des armes à feu? » Les Ovambo semblent n'avoir jamais bien compris l'effet terrible de ces armes, avant la défaite désastreuse que Green et ses compagnons leur infligèrent. Le fait qu'ils n'en avaient pas peur auparavant s'explique sans doute en grande partie par ceci que, au moment où le coup partait, ils ne voyaientque la flamme, etnon le projectile. « Quand « nous lançons un assegai, disaient-ils, ou une flèche, « nous la voyons traverser l'air,, mais, avec vos fusils, on « ne voit rien, qu'une ilamme inoflensive 2. » Passant d'un extrême à l'autre, après un suprême mépris pour les armes à feu, ils en conçurent une idée très exagérée. » — Comme les Dayaks et les Kayans, ils crurent sans doute que le projectile poursuivait la victime qui s'enfuit, et aussi que c'est la détonation qui tue. Une réflexion des Indiens des Iles de la Reine Charlotte (Colombie britannique) est caractéristique à cet égard. « Ce qui intriguait