RIEN N'EST FORTUIT
vent il en sera effrayé. Tout bonheur, tout succès extraordinaire est suspect. « Il arrive souvent, dit le major Léonard, que deux grands amis s'en vont ensemble à la pêche, et que l'un d'entre eux, par hasard, ou peut-être parce qu'il est plus habile, prend beaucoup plus de poisson que l'autre. Malheureusement, il a ainsi, sans le savoir, mis sa propre vie en danger. Car, de retour à la ville, le pêcheur malchanceux va aussitôt consulter un sorcier, pour savoir pourquoi son ami a pris plus de poisson que lui. Le « docteur » en attribue immédiatement la cause à la magie. Ainsi se trouve semé un germe de querelle et de mort : l'ami dévoué de tout à l'heure est soudainement changé en un ennemi ardent, qui fera tout ce qu'il lui sera possible pour procurer la mort de celui qu'il chérissait auparavant1. »
« Pendant mon séjour à Ambrizette, dit Monteiro, trois femmes Cabinda étaient allées puiser de l'eau à la rivière. Elles remplissaient leurs pots l'une près de l'autre, quand celle du milieu fut happée par un alligator, entraînée aussitôt sous l'eau et dévorée. La famille de cette pauvre femme accusa immédiatement les deux autres de lui avoir jeté un sort, et de l'avoir fait happer du milieu d'elles par l'alligator. Je leur fis des représentations, et j'essayai de leur montrer la profonde absurdité de leur accusation, mais ils me répondirent : « Pourquoi l'alligator a-t-il saisi « justement celle du milieu et non pas une de celles qui « étaient de chaque côté? » Impossible de les faire sortir de cette idée. Les deux femmes furent obligées de boire la « casca » (ordalie par poison). Je n'en sus pas la fin, mais le plus vraisemblable est qu'une d'elles ou toutes les deux périrent ou furent réduites en esclavage2. »
1. Major i. A. Léonard. The lower Niger and ils Iribes (1906), p. 485.
2. J. J. Monteiro. Angola and Ihe river Congo, I, p. 65-66. (1875).
Monteiro ne voit pas que, dans la pensée des indigènes, ce qui s'est passé ne peut pas être un accident. D'abord les alligators, d'eux-mêmes, ne s'attaqueraient pas à ces femmes. Il faut donc que celui-ci y ait été incité par quelqu'un. Ensuite, il savait fort bien laquelle des trois femmes il devait entraîner sous l'eau. Elle lui avait été livrée. La seule question qui se pose est de savoir par qui... Mais le fait parle tout seul. L'alligator n'a pas touché aux deux femmes qui étaient de chaque côté, il a saisi celle du milieu. C'est donc que les deux premières la lui avaient «livrée ». L'ordalie qu'on leur fait subir n'a pas tant pour objet d'éclaircir un doute qui existe à peine, que de déceler le principe même de l'ensorcellement qui est en elles, et d'exercer sur lui une action mystique pour le mettre hors d'état de nuire désormais1.
Voici, dans la même région, un autre tait analogue. « Le même soir, en remontant le fleuve, Ewangi fut arraché de son canot par un crocodile, et on ne le revit pas. La nouvelle du malheur fut portée à la ville de Dido. Des canots de guerre furent envoyés sur les lieux. Un des hommes qui se trouvaient avec Ewangi, dans le canot, au moment de sa mort, et l'homme qui habitait au bord du fleuve à cet endroit furent arrêtés, accusés de sorcellerie, et condamnés à mort2 ». En effet, il n'y a pas de hasard : l'idée de l'accident ne vient même pas à l'esprit des indi-