C. Coquilhat. Sur le Haut Congo, p
l'eau1.» — « Il (un chef barotse) m'a souvent demandé comment, -venant du Nord, nous avions apparu par le Sud, et de quelle manière nous voyagions. Les étoffes sont pour eux un grand sujet d'étonnement : ils n'admettent pas qu'elles soient l'ouvrage de mains d'hommes; non, disent-il, les étoffes viennent du fond de l'eau, et les gens qui voyagent avec des vaisseaux vont les chercher là. Tout ce qui est extraordinaire à leurs yeux est fait par les hommes de l'eau Je crois que, dans leur esprit, ce sont des espèces de sorciers ou de divinité- qui habitent le fond des eaux2. — « Il semble, dit d- son côté M. Junod, que, autrefois, lesThonga croyaient que tous les blancs, et non pas seulement les Portugais, habitaient les eaux 3. »
C'est peut-être sur le bas Congo que nous trouvons cette croyance le plus développée. « Plus près de la côte, les gens pensent que les morts sont achetés par les blancs, et que les esprits travaillent pour les blancs sous la mer : ils sont là, à tisser les étoffes et à fabriquer les objets que les blancs vendent contre les produits indigènes*... Matiko et plusieurs autres accompagnaient un missionnaire à Banana. Arrivéslà, ils se livrèrent aune craintive recherche
1. Rev. J. Campbell. Travels in SouthAfrica, p. 526. ±. Missions évangéliques, LXI, p. 480. '
3. H. A. Junod. The life of a South African tribe, II, p. 332.
4. On a rencontré une croyance curieusement analogue en Nouvelle- Guinée. « Les blancs, selon les indigènes, n'ont pas fabriqué eux-mêmes les objets qu'ils possèdent, steamers, tomahawks, calico, etc., mais les ont reçus des esprits des morts. La preuve en est que si, par exemple, un tomahawk est brisé, le blanc ne peut pas le rendre de nouveau intact. Les esprits apportent les objets de leur pays sur des steamers, et quand ils arrivent, les blancs sortent à leur rencontre, et semparent de tout, des steamers et du reste. Dans les premiers temps, les indigènes rapportaient à cette croyance mes questions continuelles sur leurs idées concernant les morts. Ils* pensaient que je voulais par leur entremise entrer en rapport avec les esprits, afin de me procurer une ou deux cargaisons de beaux objets... Les premiers blancs qui arrivèrent dans le pays furent pris pour des revenants manakai ou markai ce qui, comme oboro, signifie « esprit d'une personne morte ». Les habits sont désignés par oboro-tama, c'est-à-dire « peau d'un esprit ». Landtman. The folk taies of the Kiwai Papuans. Acta societatis scientiarum fennicœ, XLVII, p. 181.
de leurs parents morts, croyant en trouver quelques-uns parmi la population du lieu. A leur retour à San Salvador, les gens s'euquirent auprès d'eux de leurs parents morts, et ils lurent déçus en apprenant que pas un n'avait été vu à Banana. Et cela à San Salvador, quatre cents ans après que les premiers blancs sont venus vivre là ! Les indigènes croient aussi que les conserves de viande sont faites de chair humaine. Ils avaient toujours entendu dire que les blancs achetaient les esprits des hommes, et maintenant qu'ils ont vu les boîtes de conserves, il n'y a plus de mystère pour eux : ils savent ce que les blancs font de ces esprits. La demeure des blancs, sans aucun doute, est au fond de la mer; car, sur la côte, on voit les bateaux surgir lentement du large, en premier lieu les mâts, puis la coque1. »
On imagine aisément ce que des objets comme la boussole, la lunette d'approche, les jumelles, les miroirs, etc. .. ont pu causer de surprise et de frayeur aux primitifs quand ils les ont vus pour la première fois. Invariablement, ils ont conclu aussitôt, sans chercher plus loin, que les blancs étaient de bien puissants sorciers. Les objets les plus ordinaires prêtent à la même interprétation. « Le savon, dit M. Macdonald, est une grande nouveauté pour les indigènes. La sensation particulière que donne le contact des étoffes savonnées les amuse beaucoup. Ils croient que le savon est une « médecine » pour étoffes, et ils se liaient surtout à sa vertu magique, plutôt qu'au fait d'en frotter les étoffes". »
Les remèdes, comme on sait, ceux des docteurs indigènes et encore davantage ceux des blancs, n'agissent pas par leurs propriétés naturelles, mais bien par une in-
1. W. II. Bentley. Pioneering on the Congo. I. p. 2;j--jù. .2. Rev. J, Macdonald. Africana. II. p. 96.
fluence mystique. Dans la pensée des indigènes, les conversions obtenues par les missionnaires sont dues à une action du môme genre. « Beaucoup d'entre eux, dit Moffat, alarmés par les progrès que faisait « la médecine de la « parole de Dieu », selon leur expression, se plaignaient hautement du nouvel ordre de choses qui commençait, et quelques-uns étaient si résolument opposés à la nouvelle doctrine, qu'ils déménageaient pour s'établir à distance, hors de portée de l'atmosphère chrétienne... Il y en eut qui se demandèrent avec inquiétude si l'eau du fleuve, qui passait devant nos maisons, ne recevait pas peut-être une infusion qui les transformerait, eux aussi, quand ils en boiraient *. » — Le fait suivant montre bien comment les indigènes se représentent les opérations magiques qui peuvent engendrer la conversion. « En 1856, un jeune homme était instruit en vue du baptême... Sa famille en fut épouvantée, et elle crut qu'elle allait le perdre. £ous le prétexte que son père était malade, et désirait le voir, on l'attira donc loin de la mission, dans son pays natal, et Ton essaya d'abord, avec toutes les représentations et les prières imaginables, de le ramener au paganisme. Comme son absence se prolongeait, des habitants de la mission vinrent le chercher. On leur répondit qu'il était mort et enterré. En fait, on l'avait enchaîné et caché. Ensuite, on lui avait fait prendre une médecine pour guérir son abominable «maladie de croyance » ; on avait lessivé ses habits et sa chemise, pour en expulser aussi tout ce qui pouvait Cire le siège du poison de la foi5. »
En Afrique orientale, « les Baluba... appellent aussitôt du nom de sortilèges (Zaubermittel) tous les objets qu'ils n'ont jamais vus, et dont ils craignent qu'ils ne leur por-
1. R. Moffat. Missionary labours and scènes in South Af'rica, p. 570.
2. Dr Wangewann. Uie Berliner Mission im Zululande. p. 197 (Lettre du missionnaire l'osselt).
tent malheur... Je passais à leurs yeux, avec tout ce que je possédais, pour le sorcier le plus redoutable, et ma présence ne pouvait rien signifier de bon pour leur pays. Quand je tirais ma montre, ou une boussole, c'était une alarme générale l. » En effet, ces objets inconnus doivent avoir des propriétés extraordinairement nuisibles, et Ton ne saurait se mettre trop vite à l'abri. Presque partout, en particulier, l'appareil photographique paraît spécialement dangereux.
« Les indigènes ignorants, dit M. Junod, ont une répulsion instinctive quand on veut les photographier. Ils disent : « Ces blancs vont nous voler et nous emporter « au loin, dans des pays que nous ne connaissons pas, et « nous resterons des êtres privés d'une partie de nous- « mêmes. » Quand on leur montre la lanterne magique, on les entend qui plaignent les personnages représentés sur les images, et qui ajoutent : « Voilà ce qu'ils font de nous « quand ils ont nos photographies ! » — Avant que la guerre de 1894 éclatât, j'étais allé montrer la lanterne magique dans des villages païens éloignés. Les gens m'accusèrent d'avoir causé ce malheur, en faisant ressusciter des hommes morts depuis longtemps2. »
Même lorsque les indigènes sont en contact avec les blancs depuis de longues années, il suffît d'un léger changement dans ce qu'ils ont l'habitude de voir pour exciter de vives alarmes parmi eux. Par exemple, un steamer à quatre mâts apparaît à Ambriz. « Jamais encore on n'avait rien vu de pareil : un bateau avec quatre tiges! et sans prendre le temps de s'informer, tous les noirs s'enfuient d'Ambriz. Même scène lorsque le steamer reparut, venant de Loanda. Ce ne fut qu'après de nombreux voyages que les indigènes cessèrent d'en avoir peur. La seule raison
\. II. von Wissmanu, Wolf... lm lnnern Afrikas, p. 22'.). 2. II, A. Junod. The life of a South African tribe, II, p. 340.
qu'ils donnèrent était qu'ils n'en avaient jamais vu auparavant, et que par conséquent ce devait être un signe que les blancs allaient faire quelque chose qu'eux, les noirs, ne pouvaient pas comprendre 1. »
Les observations de ce genre sont innombrables. J'en rapporterai simplement quelques-unes, empruntées à des sociétés inférieures du Pacifique du Sud, qui font bien voir comment le sentiment de crainte, à l'aspect d'un objet inconnu, est si prédominant que tout autre se trouve d'abord exclu. Par exemple, chez les Narrinyeri, « je me rappelle bien la première fois que des femmes indigènes entendirent sonner notre pendule. Elles écoutèrent avec surprise, puis demandèrent vite, à voix basse : « Quoi elle « dire ? », et se- précipitèrent hors de la maison, terrifiées, sans attendre qu'on leur répondît 2. »
Avant la venue des Européens, les Australiens n'avaient jamais vu d'eau bouillante. « Lorsque Pamphlet arriva parmi eux, ils n'avaient pas plus l'idée que l'eau pût devenir très chaude que de la voir se solidifier. Quand il en fit chauffer dans un vase de fer-blanc qu'il avait sauvé du naufrage, toute la tribu se groupa autour des naufragés et regarda le vase, jusqu'au moment où l'eau commença à bouillir: aussitôt, ils prirent tous leurs jambesà leur cou, en poussant des cris et des hurlements. Impossible de leur persuader de revenir, excepté quand ils le virent vider l'eau et nettoyer le vase. Alors ils se risquèrent à revenir lentement, et ils couvrirent de sable, avec soin, l'endroit où l'eau avait été versée. Pendant toute la durée du séjour de nos compatriotes chez eux, ils ne purent se faire à cette ébullition de l'eau \ »