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CHAPITRE XII* LE MISONÉISME DANS LES SOCIÉTÉS INFÉRIEURES

Après avoir essayé d'analyser la mentalité primitive, du moins dans les caractères essentiels de sa structure et de son mécanisme, il serait d'un grand intérêt d'examiner comment elle évolue, et selon quelles lois. Par malheur, les éléments nécessaires pour un travail de ce genre nous font encore défaut. À de rares exceptions près, les sociétés inférieures n'ont pas d'histoire. Leurs mythes, d'ailleurs si instructifs, n'en tiennent pas lieu Le peu que nous savons avec précision de leurs institutions et de leurs langues ne nous permettrait que des hypothèses arbitraires.

Dès à présent, cependant, il est possible de formuler une remarque générale, fondée sur le témoignage d'un grand nombre d'observateurs. Les sociétés primitives, en général, se montrent hostiles à tout ce qui vient du dehors, à moins pourtant qu'il ne s'agisse de tribus voisines semblables à elles-mêmes, de même sang, de mêmes mœurs et de mêmes institutions, et avec qui elles vivraient en bons termes. De l'étranger proprement dit, elles n'empruntent ni n'acceptent rien. Il faut que les changements, même si ce sont incontestablement des progrès, leur soient imposés. Si elles demeurent libres de les accueillir ou de les rejeter, leur choix n'est pas douteux. Elles forment comme des systèmes clos où tout ce qui entre risque de

déclencher un processus de décomposition. Ce sont comme des organismes capables de vivre fort longtemps, tant que le milieu extérieur varie peu, mais qui, si des éléments nouveaux y font irruption, dégénèrent rapidement et meurent.

Au point de vue physiologique, on sait que le contact des blancs, dans presque toutes les régions (Amérique du Nord et du Sud, Polynésie, Mélanésie, etc.) a été fatal aux sociétés indigènes. La plupart d'entre elles, décimées par les maladies que les nouveaux venus apportaient, ont disparu. Beaucoup de celles qui restent achèvent de s'éteindre. Au point de vue social, des phénomènes précisément analogues se produisent. Les institutions des primitifs, comme leurs langues, se décomposent vite, dès qu'il leur faut subir la présence~et l'action des blancs.

Que les sociétés primitives soient incapables de supporter ce choc, on aurait pu le prévoir d'après leur structure, qui les rend si différentes de celles où nous vivons, et si vulnérables. Les ancêtres, récents et lointains, les esprits et puissances invisibles de toutes sortes, les espèces qui peuplent l'air, les eaux et le sol, la terre même, et jusqu'aux rochers et aux accidents de terrain, tout ce qui se trouve dans Les limites de la localité occupée parle groupe social lui « appartient », comme on sait, au sens mystique du mot. Réciproquement il est lié, par un réseau complexe de participations, à la localité même et aux puissances invisibles qui y résident et y font sentir leur action. Dès lors, les rapports qui nous paraissent le plus naturels et le plus inoffensifs entre des sociétés humaines risquent d'exposer le groupe à des dangers mal définis, et d'autant plus redoutés. Le plus léger contact avec des inconnus, le simple fait de recevoir d'eux des aliments ou des engins peut conduire à des catastrophes. Qui sait comment telle ou telle puissance occulte aura pu en être

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