TENDANCES CONSERVATRICES
affectée, et ce qui en résultera? De là, chez les primitifs, des signes de crainte et de défiance que les blancs interpréteront souvent comme de l'hostilité, puis du sang v^ersé, des représailles, et parfois l'extermination du groupe. Si au contraire des relations s'établ issent, siun commerce suivi a lieu entre les blancs et les indigènes, surtoutsi nombre de ceux-ci vont vivre et travailler chez les blancs, à la suite d'un « engagement» plus ou moins volontaire, les conséquences, le plus souvent, ne sont pas moins lamentables. En très peu de temps l'indigène, brusquement exposé à des influences nouvelles, en vient à mépriser et à oublier ses traditions. Sa moralité propre tend à disparaître. Il se met à parler une sorte de sabir ou de pidyin-english. La conscience sociale du groupe s'affaiblit, et aussi sa volonté de vivre.
Toutefois, aussi longtemps qu'elle subsiste, tant que le groupe social se sent être une force vivante et n'abandonne pas la lutte, il repousse, comme par une sorte d'instinct, les éléments nouveaux que l'étranger lui apporte. C'est ainsi, comme on va le voir, qu'il convient de comprendre ce que l'on appelle d'ordinaire le misonéisme des sociétés primitives. Laissées à elles-mêmes, elles sont de dispositions conservatrices, mais il n'est pas sûr qu'elles soient plus hostiles que d'autres à certaines innovations. Leurs institutions varient, bien que lentement,- et il semble qu'elles acceptent des changements, quand ils sont proposés par des autorités qu'elles respectent, et sous une forme qui ne leur donne aucune inquiétude : MM. Spencer et Gillen le disent formellement au sujet des Arunta1. En tout autre cas, une défiance opiniâtre, insurmontable, s'éveille ,et persiste.
1. Spencer and Gillen. The natioe tribes of Central Australia, p. 324.
4i8 LE MISONÉISME DES PRIMITIFS
En premier lieu, presque jamais des primitifs n'accepteront d'emblée des aliments, inconnus ou même connus, offerts par des étrangers. Le fait a été constaté bien des fois. Par exemple, en Nouvelle-Guinée anglaise, où les administrateurs ont souvent affaire à des indigènes qui n'ont pas encore vu d'Européens, « les nombreuses tribus d'indigènes que nous rencontrâmes pendant notre exploration nous témoignèrent une entière confiance en nous, après que nous eûmes réussi à établir des relations amicales avec eux, venant souvent à notre camp, s'asseyant le soir à notre feu, et amenant leurs femmes et leurs enfants pendant le jour pour voir les « visages pâles » ; mais tous, sans exception, ont refusé même de goûter les aliments que nous leur offrions, bien qu'ils consentissent à les accepter ; ils les enveloppaient de feuilles, sans doute comme des curiosités1. » — « Les indigènes d'Arabi River, dit un autre administrateur, sont maintenant nos amis. Le directeur du magasin leur fit des présents ; il leur donna aussi des aliments, mais ils ne voulurent pas y toucher \ » Il suffît même, pour que cette répugnance se manifeste, que les aliments ne soient pas préparés à la façon habituelle. « Les indigènes de la tribu Managulasi ne connaissent pas l'usage des pots de terre et font toute leur cuisine sur des pierres ; en fait, ils refusent de manger les aliments préparés autrement. J'ai vu deux indigènes d'un district voisin mourir presque de faim, parce qu'ils n'avaient pas les pierres indispensables pour cuire leur nourriture3. »