INVIOLABILITÉ DE LA COUTUME
que la culture de cette plante et de plusieurs autres végétaux utiles, que je leur indiquai, serait désirable, et cet aveu prouve qu'ils n'étaient pas absolument opposés à en faire l'essai l. » Il se peut, mais ce dernier point reste douteux. L'assentiment des indigènes signifie surtout, à ce qu'il semble, qu'ils tiennent à ne pas contredire le blanc. Il ne préjuge rien de ce qu'ils feront en réalité.
« Les chefs décédés, dit M. Junod, sont les dieux de la nation. Ce qu'ils ont fait, c'est ce qui doit être fait encore ; la manière en laquelleils ont vécu, c'est la norme suprême; les traditions que les ancêtres ont léguées à leurs successeurs constituent le plus clair de la religion et delà morale de ces peuples. La coutume, transmise dès les temps préhistoriques, c'est la loi. Personne ne songe à s'en affranchir. Faire autrement que les autres, psa y ila, c'est défendu. Ce serait une atteinte portée à l'autorité divine des ancêtres, un sacrilège. Ce principe est maintenu d'autant plus fermement que la tribu est plus pure d'éléments étrangers, et moins soumise aux influences extérieures 2. »
Ce caractère d'inviolabilité s'étend à toutes les coutumes : par exemple, à la division du travail entre les sexes, qui d'ailleurs repose parfois sur des raisons mystiques essentielles3. Chez les Béchuanas, Moffat voyait un jour la femme d'un grand personnage qui, aidée de quelques autres, construisait une case, et qui se préparait à grimper sur le toit en s'aidant d'une branche d'arbre. Il fit la remarque que les femmes devraient bien passer à leurs maris cette partie du travail. Eclat de rire général. « Mahuto, la reine, et plusieurs hommes s'approchèrent, pour demander ce qui mettait ainsi tout le monde en joie. Les femmes répétèrent la proposition étrange, et, à leurs
1. Rev. J. Burchell. Travels in the inlerior ofsouthern Africa, II, p. 088.
2. H. A. Junod. Les Ba-Ronga, p. 226-27. 'A. Cf. supra, ch. X, p. 360-65.
yeux, comique, que j'avais faite, ce qui provoqua une nouvelle explosion de rire. Mahuto, femme intelligente et sensée, dit que mon idée était bonne, quoiqu'impraticable, et qu'elle pensait souvent que nos coutumes valaient mieux que les leurs1. » Réflexion polie, peut-être sincère. Mais jamais cette reine n'aurait changé de propos délibéré une coutume respectée de temps immémorial. Gomme bh connaît bien le missionnaire, et qu'il parle la langue du pays, les indigènes ne dissimulent pas devant lui ce qu'ils pensent. Faire faire par les hommes un travail de femmes ! Cette idée baroque ne pouvait venir qu'à un blanc.
Les règles ainsi imposées par la tradition forment an réseau très compliqué ; chacun trouve pourtant naturel de s'y conformer à tout instant et en tous points. « La superstition, écrit Mauch, intervient très profondément dans la vie et dans la conduite des Makololo, et les actes les plus insignifiants sont réglés par elle : par exemple, la manière de poser le bois sur le feu, la façon de s'asseoir dans la cabane, de tenir le balai ou la cuiller, de satisfaire les besoins naturels, etc. Pour que le soufflet d'un forgeron ait de la force, il faut qu'il soit fait de la peau dune chèvre écorchée vive ; pour qu« son fourneau travaille bien, il faut qu'à l'argile soit mélangée une certaine médecine, que pendant la fonte il soit fait un présent de bouillie et de bière, etc. 2. »
Même une foisétablie,uneinnovation demeure longtemps précaire. C'est un fait bien connu, que l'ancienne coutume est toujours prête à reprendre le dessus (pour des raisons . mystiques), et qu'en des circonstances données on y revient en effet. Je n'en rapporterai qu'un exemple. « Chez les -Bushongo, le tissu de raphia, introduit il y a plus de trois
1. R. Moffat. Missionary labours and scènes in South Africa. p. 252-53.
2. Cari Mauch. Reisen im lnnern von Sud Afrika (1865-72). Petermann's Mitteilungen. Ergiinzungsheft n° 87, p. 43.
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cents ans, est encore de nos jours considéré comme une innovation. Dans toutes les cérémonies, les hauts dignitaires s'habillent d'étoffes d'écorce, les vêtements de leurs ancêtres. Ou encore, quand une femme prend le deuil, elle revêt un habit en étoffe d'écoréo ; elle cesse de mangmdu manioc, lequel est aussi d'introduction relativement moderne, comme si, en obéissant aux anciennes eputumes, elle devait "apaiser la puissance qui cause sa douleur'. »
Si grande' que soit' la force de la coutume, si instinctif, •pour ainsi dire, le respect qu'elle inspire, des esprits ingénieux et inventifs, dans ces sociétés comme dans les nôtres, sont sensibles à* l'attrait de là nouveauté. Quarrivera-t-il si un homme s'avise de modifier un prooéâé établi ? — A moins qu'il ne s'y soit pris avec unb extrême prudence, et qu'il n'ait eu la précaution de s'assurer le ^consentement, je dirais presque, la complicité des personnages influents du groupe, les conséquences peuvent être terribles pour lui. Dans la plupàrldes sociétés primitives, en particulier dans celles de l'Afrique australe ou équatoriale dont nous venons de parler, il ri: que sa vie. « Towfce ■ la Vie de l'indigène, dit le.Frère Jîgidius Miïllei\ est une chaîne de coutumes qu'il lui fautdévider; s'il s en, écarte, il tombe sous le soupçon de sorcellerie". » Les exemples abondent : en voici seulement quelques-uns. Dans la région du Congo, « les hommes les plus capables de progrès sont toujours les premiers exterminés. Quand commença le commerce du caoutchouc, les premiers indigènes qui en vendirent furent tués en qualité de sorciers; il en est de même pour toute innovation 3 ». — ! Ne pas faire comme
1. Torday et Joyce. Les Uusliongo. Annales 'lu Musée du Congo belge, Série III, t. II, p. 13.
2. Fr. jKgidius Mûller. WaJirsagerei bei den Kaffern. Antkropos, II, p. 5:>.
3. W. H. Bentley. Pioneering on the Congo (1900), I, p. 278. ,
les autres, faire mieux, et surtout faire quelque chose qui ne s'est encore jamais fait : rien n'est plus dangereux. «Il y a vingt-cinq ans à peu près, j'ai connu un forgeron qui, avec le fer d'un cercle de tonneau, avait su fabriquer une très bonne imitation d'un couteau européen. Quand le roi en fut informé, il trouva que le forgeron était trop habile, et il le menaça d'une accusation de sorcellerie, s'il recommençait... L'indigène aie sentiment profondément enraciné en lui que tout ce qui sort de l'ordinaire est dû à la sorcellerie, et il le traite comme tel. Il y a quelques années, j'ai connu une femme-médecine indigène qui soignait avec succès certaines maladies du pays. Elle s'enrichit, et alors les indigènes l'accusèrent de donner la maladie aux gens par maléfice, afin de les soigner et de se faire payer ; car, disaient-ils, comment peut-elle la guérir si aisément, si ce n'est pas elle qui la leur a donnée ? Elle fut obligée d'abandonner son métier, pour ne pas être tuée comme sorcière... L'introduction d'un nouvel article de commerce a toujours valu l'accusation de sorcellerie à celui qui en était le promoteur. On raconte aussi que l'homme qui inventa le procédé pour tirer des palmiers le vin de palme fut accusé de sorcellerie, et qu'il paya sa découverte de sa vie1. »
Pourquoi, dans tous ces cas, et dans une infinité d'autres analogues, l'accusation de sorcellerie se présente~t-elle aussi tôtà l'esprit des indigènes? — Cela provient, sans aucun doute, de l'attitude constante de la mentalité primitive qui, de ce qu'elle perçoit ou constate, saute immédiatement à une cause mystique, sans prêter la moindre attention à ce que nous appelons la série des causes et des effets objectifs et visibles. Le forgeron congolais, avec un morceau de fer qui provient d'un cercle de tonneau, arrive à
1. Rev. J. II. Weeks. Anthropological notes on Ihe Bangala of tlie upper Congo river, J. A. I. XXXIX, p. 108.
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fabriquer un couteau à l'européenne : nous admirerons l'esprit d'initiative, l'adresse et la persévérance de l'artisan qui, n'ayant à sa disposition que de si pauvres matériaux et des outils si grossiers, a su en tirer un tel parti. La mentalité primitive reste insensible à ces mérites. Elle ne les remarque même pas. Ce qui la frappe, ce à quoi elle s'attache uniquement, c'est la nouveauté inquiétante du résultat obtenu. Gomment un couteau pareil à celui des blancs serait-il sorti de la forge, si l'homme n'avait eu une force magique à son service ? Il est donc suspect. Quiconque, comme lui, obtiendra un succès auquel personne n'avait encore pensé, s'exposera à la môme accusation. Peu importe qu'il ne fasse pas mystère des opérations qu'il a imaginées et réalisées. Dans lapensée des indigènes, ce n'est pas à elles qu'il doit d'avoir réussi, c'est à une puissance occulte qui seule en a assuré l'efficacité. Aussitôt surgit la question redoutable : comment a-t-il eu cette puissance occulte à sa disposition? N'est-il pas sorcier?
En vertu de cette même disposition, « personne ne peut être plus riche que son voisin, et il ne faut pas qu'il acquière sa richesse par d'autres moyens que ceux, ordinaires et courants, de la traite portant sur les produits naturels du pays et de ses plantations. Si un indigène, après une absence aussi longue qu'on voudra, revient à son village avec une quantité d'étoffe, de perles, etc., qui dépasse la moyenne, il est aussitôt accusé de sorcellerie, son bien est distribué entre tous les autres, et souvent, il est condamné à une amende ' » . . . Trop bien réussir, obtenir un résultat extraordinairement heureux équivaut, pour la mentalité primitive, à échapper seul à un malheur qui frappe tous les autres, ce qui, selon elle, est toujours dû