JUGEMENTS DE VALEUR
D'autre part, elle n'apprécie pas la valeur d'un procédé, d'une méthode, d'un engin, d'un ustensile, en un mot d'un moyen quelconque d'agir et d'atteindre un résultat, comme nous avons coutume de le faire, c'est-à-dire en observant le rendement de la méthode, de l'engin, etc., et en les comparant objectivement à d'autres, abstraction faite de toute autre considération. Elle sait voir, sans doute, le plus ou moins d'efficacité des méthodes et des instruments qu'elle emploie. Mais elle n'en fait pas l'objet exclusif d'un examen spécial : elle n'en juge pas à part. Elle fa.it toujours entrer en ligne de compte les éléments mystiques d'où dépend le succès d'une entreprise ou d'une action quelle qu'elle soit. Par suite, ses jugements de valeur resteront concrets et relativement particuliers, et souvent les observateurs européens en seront déconcertés. Ils ne comprendront pas comment les indigènes, ayant sous les yeux deux modèles d'un même objet, l'un, indigène, grossier et incommode, l'autre, européen, perfectionné et plus maniable, peuvent continuer, comme il arrive souvent, du moins dans les premiers temps, à préférer le leur. « Ces maisons (celles des missionnaires) disent les indigènes, sont tout à fait excellentes, mais pourquoi eux, les Fidjiens, ne pourraient-ils pas vivre dans des maisons pareilles à celles où leurs pères ont vécu ? De même pour les bateaux. Nos navires sont ici et valent mieux que leurs embarcations : néanmoins, ils ne veulent être contents que de celles qu'ils ont. De même encore pour les habits, pour la viande, etc. Ils donnent leur assentiment, mais ils ne font aucun effort pour le progrès. Ils louent nos manières de faire qui sont supérieures, mais ils continuent à pratiquer les leurs *. »
L'assentiment des Fidjiens est de pure politesse ; il est
i. Wesleyan missionary notices, VI (déc. 1848), p. 19» (Journal of the Rev. Lawry). /
471) LE MlSOMfclSME DES PiUMiïiES
rare que le primitif ne cherche pas à plaire à son interlocuteur en disant comme lui. Quant au reste, leur attitude s'explique par la nature de leurs jugements de valeur. Les maisons et les embarcatious des Européens sont bonnes pour le? Européens ; les maisons et les embarcations des Fidjiens le sont pour les Fidjiens. Peu importe de savoir quels bâtiments, en soi, seraient plus agréables à habiter, ou quelles embarcations tiendraient mieux la ruer. Cette question ne vient pas à l'esprit des indigènes. Si leurs bateaux leur permettent d'aller d'une île à laatre, et même de faire d'assez longues traversées, ce n'est pas seulement, ni surtout, en vertu de leurs qualités nautiques, c'est d'abord parce que les puissances occultes, favorables aux Fidjiens et dociles aux prières de leurs chefs, donnent à ces bateaux le pouvoir de franchir les distances, écartent les tempêtes et les vents contraires, s'opposent victorieusement à d'autres puissances occultes ennemies, etc. En un mot, l'usage heureux de ces canots ne suppose pas moins qu'un ensemble complexe de participationsdéftoies entre te groupe lidjien et les puissances invisibles de qui il dépend. Qui ne voit qu'il en est exactement de même pour les navires des blancs ? L'emploi de ces magnifiques vaisseaux doit, lui aussi, être subordonné à l'ensemble de la vie mystique du groupe social à qui ils appartiennent, et tout donne à penser que les Européens sont en relation avec des puissances occultes extraordinaires. Celles-ci sont étrangères, donc probablement hostiles aux Fidjiens : quel usage pourraient-ils donc faire de semblables bateaux ? Qui sait si ces puissances, irritées de les voir usurper « leurs» embarcations, ne les feraient pas ■ périr t La plus simple prudence exige donc de rester fidèles, sur ce point comme sur les autres, aux usages traditionnels. Si, par impossible, les Fidjiens devenaient des blancs,, c'est-àdire si leur groupe social se fondait avec celui des blattes,