‹ La mentalité primitiveChapitre 28 sur 333 · G. von Hagen. Die Bana. Bâssler-Archiv. II, p · texte numérisé non relu

G. von Hagen. Die Bana. Bâssler-Archiv. II, p

3. Th. Winterbottom. Anaccount of the native Africans in the neighbourhood of Sierra Leone, I, p. 256. (1803).

i. H. M. Bentley. The life and labours of a Congo pioneer, p. 34.

mort de leur victime en la saisissant. Là où les léopards sont communs, les sorciers peuvent se faire léopards. Les indigènes affirment souvent d'une façon positive que le crocodile, de lui-même, est inoffensif. Ils en sont si persuadés, qu'en quelques endroits ils entrent sans hésiter dans le fleuve pour surveiller leurs pièges à poisson. Si l'un d'eux est dévoré par un crocodile, ils tiennent un palabre pour découvrir le sorcier, le tuent, et ils continuent comme auparavant.

« A Lukunga, une des stations de la mission baptiste américaine, un grand crocodile sortit de la rivière pour attaquer le tect à porcs pendant la nuit. Le porc sentit l'odeur du reptile, et fit un tel vacarme que M. Ingham, le missionnaire, se leva, et tua le crocodile d'un coup de fusil. Dans la matinée, il l'ouvrit et il trouva dans son estomac deux anneaux de cheville. On les reconnut aussitôt pour avoir appartenu à des femmes qui avaient disparu, à des dates différentes, en allant puiser de l'eau à la rivière. J'arrivai à cette station quelques jours après, et l'un de mes ouvriers congolais, qui était avec moi, soutintmordicus que le crocodilen'avait pasdévoré les femmes. Il prétendit que les crocodiles ne le faisaient jamais. « Mais « pourtant, les anneaux? N'est-ce pas une preuve palpable « que, dans ce cas, le crocodile avait mangé lesfemmes? » — « Non ; il les a happées et passées au sorcier, dont il « était l'instrument ; quant aux anneaux, il aura eu l'idée « de les prendre pour son salaire ». — Que faire, ajoute Bentley, avec des cervelles possédées du diable comme celles-là1? »

Bentley est indigné par ce qu'il regarde comme une obstination inouïe à nier l 'évidence. Mais il s'agit de tout autre chose. C'est simplement un cas particulier de 1' « imper-

1. W. H. Bentley. Pioneering on the Congo, I, p. 275-76. Cf. ibd., I, p. 317.

méabilité à l'expérience», qui caractérise la mentalité des primitifs, quand des représentations collectives occupent leur esprit par avance. D'après ces représentations, où le rôle des causes secondes est négligeable, la cause véritable étant d'ordre mystique, le crocodile qui commet un acte insolite et qui dévore un homme ne peut pas être un animal comme les autres : il est nécessairement l'instrument d'un sorcier, ou le sorcier lui-même.

« Telle est la superstition de ces pauvres gens que, quand il arrive un pareil malheur, ils s'en prennent aux sorciers. Entêtés de cette folie, ils ne veulent même pas prendre la peine d'enclore la partie de la rivière où lavent sans cesse leurs femmes et leurs enfants, et où ils deviennent la proie de ce terrible tyran des eaux1. » — Sur le haut Zambèze, « on dit qu'il y a des médecins qui donnent la médecine des crocodiles. Si quelqu'un vole les bœufs d'un de ces médecins, le médecin va vers le fleuve. Quand il y arrive, il dit : « Crocodile, viens ici; va me saisir celui «qui atuémes bœufs ». Le crocodile entend. Quand le matin vient, cet homme apprend qu'un crocodile a tué quelqu'un dans le fleuve. Il dit : « C'est le voleur2. »

Dès lors, chaque accident nouveau, au lieu d'ébranler la conviction de l'indigène, lui servira, au contraire, de preuve nouvelle. 11 cherchera le sorcier, le trouvera, le punira, et les objurgations de l'Européen lui paraîtront plus absurdes que jamais. « Deux hommes avaient été emportés par des crocodiles. Or, les indigènes prétendent que ce n'est pas l'habitude des crocodiles d'emporter les hommes. Par conséquent ceux-là étaient des crocodilessorciers, et c'était le chef, le maître du district, qui était

4. John Matthews. Voyage à la rivière de Siewa Leone (1785-7), p. 49 de la traduction française.

2. E. Jacottet. Etudes sur les langues du Haut Zambèze. III, Textes Louyi, p. 170. Publications de l'école des Lettres d'Alger, XVI (1901).

l'auteur de la sorcellerie... Naturellement, il protesta de son innocence ; mais on le força à boire le poison d'épreuve pour la prouver, et la canaille de « docteur » avait préparé une dose fatale... Nous ne pouvions rien faire1. »

Des représentations collectives toutes semblables ont été constatées en Nouvelle-Guinée (Woodlark Island). « Maudega, une femme d'Awetau, à Murua, avait fait une visite au village voisin de Nabudau, et, au retour, elle avait ramené avec elle la fille de Boiamai, le chef de Nabudau. L'enfant fut malheureusement enlevée par un crocodile, et, pour se venger, Boiamai, avec son fils et d'autres hommes de son village, tua Maudega et trois de ses parents... Devant le tribunal, le fils fit la déclaration suivante. « Il est vrai que nous avons tué Ges gens... Mau- « dega avait emmené ma sœur à son village ; pendant son « séjour, elle a ensorcelé un alligator, elle l'a fait sortir « de l'eau pour enlever ma sœur et la dévorer2. » L'idée d'un accident ne s'est même pas présentée à l'esprit de la famille de la victime. Le crocodile n'a pu être qu'un instrument. Un peu plus loin, M. Murray rapporte que « les crocodiles sont un grand danger pour les fugitifs, et qu'une croyance se répand dans une partie du golfe des Papous, selon laquelle les crocodiles seraient les alliés de l'administration. Elle se fonde sur le fait qu'un prisonnier évadé a été cruellement mutilé par un de ces animaux en traversant une rivière... Cependant les crocodiles ne sont pas tous au service du gouvernement. La grande majorité d'entre eux reste fidèle aux sorciers, et n'attaquera pas un homme à moins qu'un sorcier ne le lui ait commandé. J'eus une fois à traverser une rivière que l'on disait pleine de crocodiles, et je demandai à un vieil indi-

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