INGRATITUDE APPARENTE DES MALADES
Je suis plus connu comme le blanc qui a guéri don Daniel que sousmonnomde « Bentele». J'allai le voir: il n'était pas d'humeur très reconnaissante, tout en admettant que je l'avais guéri. « En avez-vous fait, des histoires ! 11 a fallu « que je mange de la volaille, que je sois bien nourri ! « Quelles drôles de gens vous êtes, vous autres blancs ! Et « pourquoi ne m'avez-vous pas fait un présent en partant ? « Quel type avare vous faites ! 1 »
Serait-ce là une singularité particulière aux indigènes de la région du Congo "? — Tant s'en faut : nous allons la retrouver dans d'autres contrées de l'Afrique, et même dans les autres parties du monde. Par exemple, Mackenzie avait soigné et guéri un indigène, dont la figure, lacérée par un tigre, portait une blessure affreuse. L'indigène iui rend visite. Il vient, pense Mackenzie, pour faire voir que sa plaie est fermée, et pour exprimer au moins en terraes touchants l'obligation qu'il a envers moi. Le visiteur s'assied, et il raconte toute l'histoire de sa blessure depuisle commencement, sans omettre un seul des divers médicaments qui lui ont été donnés, etc. Il termine en disant : « Ma bouche n'est pas tout à fait à la place où elle était d'habitude., mais la blessure est entièrement guérie... Tout le monde disait que je n'en reviendrais pas: vos herbes m'ont sauvé. Vous êtes maintenant mon blanc. S'il vous plaît, donnez-moi un couteau. » — Je n'en croyais pas mes oreilles. — « Qu'est-ce que vous dites? — Je n'ai pas de cou teau : donnez-m'en un, s'il vous plaît. Vous voyez, ajoutat-il, tandis que, stupéfait, je cherchais quoi lui répondre, vous êtes maintenant mon blanc, et c'est à vous que je viendrai toujours demander ! » Gela me parut un renversement des rôles extraordinaire, et je commençai à penser que la bouche n'était pas la seule chose qui fût de travers
i. ibd., p. 317.
chez cet homme. J'insinuai doucement qu'il pourrait au moins me remercier pour mes remèdes.
« il m'interrompit. « Eh bien! n'est-ce pas ce que je « fais ? N'ai-je pas dit que vous êtes désormais mon « blanc"? Est-ce que je ne vous demande pas justement « un couteau ? » Je quittai la partie, considérant cet homme comme un cas très étrange de confusion dans les idées1. »
Il arrive que l'Européen constate quelques signes de reconnaissance, mais il a toujours soin de noterque c'est une exception. « Le 30, je reçus un présent, le premier témoignage de gratitude qui m'eût été offert pour mes soins médicaux après des années de pratique). La reconnaissance est une fleur rare 2. » — «La plupart, après avoir reçu des soins, s'en iraient sans même dire merci, si je ne l'exigeais pas. Une seule fois, j'ai reçu un plat de nourriture, en signe de reconnaissance, et cela d'une femme, bien entendu. En revanche, il n'est pas rare qu'un patient réclame un cadeau, symptôme curieux d'une amitié naissante3. » — « Pour un peu plus, dit un autre missionnaire de la même région, je serais si habitué à la mendicité qui règne ici, que je trouverais normal, non seulement qu'on ne me remercie pas, mais qu'on réclame un morceau d'étoffe ou un autre cadeau, après avoir reçu mes soins. J'obtiens, mais non sans peine, que les patients me saluent au moins en arrivant et en partant; beaucoup semblent exiger un remède comme un dû. Il y a des exceptions heureusement, et, par-ci, par-là, un témoignage de reconnaissance me réconforte. Ainsi hier, une fillette guérie apporta... à notre bébé un superbe épi de maïs après m'avoir bien remercié*. »
i. Maekenzie. Ten years north of the Oranqe river, p. 44-5.