lbd., LXXXIII. 1 (1908), p. 308 (Diéterlen
malheurs. Ces sentiments leur sont naturels, innés; ils sont irrésistibles, indéracinables... » Il se peut, et c'est une expérience amère qui s'exprime ainsi par la bouche du missionnaire attristé, mais non découragé. Toutefois, comme on Ta vu plus haut, la répugnance des indigènes à entrer et à demeurer à l'hôpital ne tient pas seulement à une défiance générale et incurable, mais aussi au fait qu'ils ne comprennent rien aux soins dont ils y sont l'objet, surtout quand on leur demande des jours, des semaines, parfois même des mois pour obtenir un résultat, qui, selon eux, devrait être immédiat. C'est précisément ce long séjour qui éveille le plus leurs soupçons. Quelles peuvent bien être les intentions du médecin blanc, grand magicien, qui les retient ainsi? Que va-t-il pratiquer sur eux ?
Les termes du malentendu que nous signalions entre le malade indigène et son docteur européen se sont donc précisés. Plus le médecin s'est donné de mal pour son client, plus le traitement a été difficile et compliqué, surtout s'il a dû hospitaliser chez lui le malade, le nourrir, le soigner, lui faire suivre un régime, — plus il croit avoir acquis de droits à sa reconnaissance, et plus il s'attend, pour le moins, à des remerciements. Or l'indigène le remercierait sans doute, s'il avait été guéri en un instant, si, comme il s'y attendait, les médicaments avaient produit l'effet d'un coup de baguette magique. Mais toutes les circonstances dont le médecin se fait un mérite indisposent au contraire et inquiètent son malade. Les jours passent, les drogues succèdent aux drogues, les pansements aux pansements; le patient s'y soumet, de plus ou moins bonne grâce, mais il juge que le blanc doit lui en savoir gré, et que c'est lui, le patient qui aurait droit à des remerciements. Au fur et à mesure que la cure se prolonge, le médecin devient de plus en plus l'obligé du-
malade qui s'y prête. C'est ce qu'a bien vu le R. P. Trilles* dans le passage que nous avons cité tout à l'heure, quand il écrit : « Bien des fois, les Européens se sont étonnés et indignés de voir les indigènes qu'ils avaient ainsi soignés, loin de leur en être reconnaissants, leur en demander au contraire le paiement. Malade et médecin ont raison, chacun à leur manière; le médecin, avec nos idées européennes et chrétiennes, s'indigne avec raison de voir son dévouement presque toujours désintéressé, ainsi méconnu; le malade, lui, a également raison : il croit avoir été, dans la circonstance, un simple sujet d'expérience. »
Il reste, semble-t-il, à expliquer l'obstination avec laquelle l'indigène, pour avoir été soigné par le médecin européen, lui réclame un présent, en annonçant môme souvent son intention de venir en demander d'autres, indéfiniment. S'il essuie un refus, il devient grossier, il injurie, et quand il l'ose, il se venge. Il a l'attitude, il exprime la surprise et l'indignation d'un homme que l'on frustre de ce qui lui est dû. La sincérité et la violence de ces sentiments ne sont pas douteuses.
Pour en comprendre l'origine, il faut remarquer qu'ils ne se manifestent pas seulement lorsqu'un indigène a reçu, plus ou moins longtemps, les soins médicaux d'un Européen. On les voit se produire à l'occasion d'autres services rendus : en particulier, quand un blanc a sauvé la vie d'un indigène qui allait être victime d'un accident. En voici quelques exemples. « Un canot chavira (sur le Congo) dans le tourbillon au large de Underhill Point. Deux hommes furent noyés; mais le canot que Crudgïngton avait envoyé aussitôt au secours des naufragés parvint
à sauver le troisième, et le ramena vivant au rivage. Le lendemain, avant de partir, cet homme demanda à Crudgington de « l'habiller ». Sur le refus du missionnaire, il se mit à exprimer son indignation contre l'avarice du blanc, et il devint très insolent. Sur quoi, Crudgington l'enferma dans le magasin, et il ne consentit à le relâcher que contre le paiement de deux chèvres : une pour l'homme qui l'avait tiré de l'eau, et l'autre pour Crudgington lui-même, parce que c'était son canot qui avait servi au sauvetage. Les chèvres furent payées, et il faut espérer que la leçon ne fut pas perdue1. »
Rien n'est moins sûr, et ni Crudgington ni Bentley ne semblent s'être rendu compte de ce qui se passait dans l'esprit de l'indigène. Voici un autre fait tout semblable, rapporté encore par Bentley. « Le chef suprême dans la localité de Ndandanga, était un certain Tawanlongo. Un chef secondaire, nommé Matuza Mbongo, avait grandi récemment en influence. Sa femme mourut en couches, et le bruit courut qu'avant de mourir elle avait vu en rêve Tawanlongo. Matuza saisit cette occasion de faire disparaître le dernier obstacle qui le séparait du rang suprême. Tawanlongo n'était pas aimé... Comme on s'amuserait à voir le vieux chef boire lui-même le poison d'épreuve (iikasa), chanceler, tomber, et être jeté au feu! Il n'était même pas nécessaire de faire appel à un devin : la femme n'avait-elle pas vu le chef dans son rêve ? Quelle preuve pouvait être plus claire que celle-là? Tawanlongo était un sorcier. »
Les missionnaires s'interposent, et ils obtiennent que l'ordalie n'ait pas lieu. Toutefois, les indigènes ne tinrent pas leur parole à la lettre, car ils firent tout de même boire le nkasa à leur chef; mais l'infusion préparée fut