The private Journal of Cap tain G. F. Lyon, p
Lévt-Bruhl. — Mentalité. 32
indigné de la petitesse, de la mesquinerie, de l'avarice éhontée du blanc, qui est si riche, et qui ne rougit pas de frustrer de pauvres gens de ce qui leur revient ! Peut-être la cause du malentendu apparaîtra-t-elle, si, ici encore, au lieu d'admettre sans examen que les indigènes interprètent et ressentent comme les Européens ce qui s'est passé, on fait effort pour voir les choses de leur point de vue, et pour entrer dans leur façon déjuger.
Le missionnaire Grudgington a sauvé un noir Congolais qui allait se noyer. Il s'attend à des remerciements, et môme à recevoir un témoignage de reconnaissance : il prête à l'indigène les sentiments qu'il éprouverait s'il était à sa place, et qui lui paraissent simplement humains. En fait, le noir, de son côté, croit fermement que M. Crudgington, en le sauvant, a contracté une obligation envers lui. Nous ne voyons pas d'abord quelle elle peut être. Du point de vue de la mentalité blanche, qui est positive, l'affaire est toute simple. Le Congolais doit la vie à M. Crudgington, qui ne lui doit rien. S'il y a obligation, c'est donc delà part du Congolais; à peine est-il nécessaire de le dire. Le noir ne nie pas le fait. Mais son esprit est orienté de telle sorte que les éléments mystiques, quoi qu'il arrive, ont beaucoup plus d'importance à ses yeux que la matérialité même des événements. Il n'y a pas de hasard. Ce que nous appelons accident est une révélation, une manifestation des puissances invisibles. Comment se fait-il que le canot ait été pris dans le tourbillon ? Est-ce le fait d'un sorcier qui les avait « condamnés », lui et ses deux malheureux compagnons? ou de la colère de quelque ancêtre négligé? Ne va-t-il pas être suspect pour avoir survécu seul, tandis que les deux autres se noyaient? Ne l'accusera-t-on pas de les avoir « livrés » ? Cela semble inévitable. Et comment le canot des blancs s'est-il trouvé prêt, à point nommé, pour le sauver? De quel
droit sont-ils intervenus ? En le faisant, ils ont pris une responsabilité' dont il ressentira sûrement les conséquences, de la part des puissances invisibles et aussi dans son propre groupe social. C'est bien le moins qu'ils l'indemnisent.
Le capitaine Lyon n'en croit pas ses oreilles, quand la vieille femme, mourante de froid et de faim, qu'il recueille sur son bateau pour la soigner, lui demande combien elle sera payée ! Du point de vue de la mentalité blanche, cette femme devra la vie au capitaine, qui ne lui devra rien : aucune discussion ne paraît possible sur ce point. — Mais, aux yeux de cette femme, c'est une affaire très grave, que d'être enveloppée dans les fourrures et les couvertures de ces étrangers, qui n'ont rien de commun avec son groupe social, de se laisser emporter sur leur navire, de prendre de leurs aliments, de toucher ce qui leur appartient. L'Européen ne voit que le fait objectif : elle sera réchauffée, réconfortée, nourrie, elle aura la vie sauve. Elle, au contraire, se demande d'abord quelles influences magiques vont exercer sur elle tous ces objets inconnus. Quelles conséquences mystiques n'aura pas pour elle son séjour sur le navire, à quels dangers ne va-t-elle pas être exposée, d'autant plus redoutables qu'elle ne peut même tous se les représenter? Au moins, si elle se laisse faire, qu'elle soit indemnisée de sa complaisance !
Peut-être la difficulté n'est-elle pas encore entièrement résolue. Il reste que, d'une part, quels que soient les dangers mystiques de l'intervention du blanc, l'indigène lui doit cependant la vie, qu'il le reconnaît, et que cela semble bien constituer une obligation, — et d'autre part, qu'il faut expliquer la colère, parfois même l'indignation et la fureur que manifestent les indigènes à qui l'on a sauvé la vie ou rendu un très grand service, quand ils voient qu'on ne veut pas leur donner tout ce qu'ils réclament à cette occasion. L'homme amputé de la main, qui
a été soigné deux mois à bord d'un bateau qui pêche la bêche-de-mer, exige un fusil, ne l'obtient pas, et se venge en mettant le feu aux séchoirs du capitaine. Le noir sauvé par Crudgington, ne recevant pas ce qu'il réclame, l'injurie et se fait enfermer. Dans la plupart des cas de ce genre, les blancs remarquent que non seulement l'indigène ne témoigne pas de reconnaissance, mais que, lorsqu'on n'accède pas à ses demandes « déraisonnables », il devient insolent, et, s'il l'ose, menaçant. A quelle pression intérieure irrésistible obéit-il, pour braver ainsi l'Européen? On ne le comprendra que si l'on descend aux couches les plus profondes de ses représentations collectives et de ses sentiments, au risque de les altérer presque à coup sûr en les décrivant en termes explicites, alors que lui-même les vit et les traduit en actes, sans les avoir jamais définis dans sa pensée ni exprimés en concepts.
La mentalité primitive, comme on sait, ne se représente ni la vie, ni la mort, ni la personnalité des individus comme nous le faisons. Vivre, pour un individu donné, c'est être engagé actuellement dans un réseau complexe de participations mystiques avec les autres membres, vivants et morts, de son groupe social, avec les groupes animaux et végétaux nés du même sol, avec la terre même, avec les puissances occultes protectrices de cet ensemble, et des ensembles plus particuliers auxquels il appartient plus spécialement. Au moment où il va mourir de faim, ou de froid, ou de maladie, ou se noyer, il se peut que l'intervention du blanc lui sauve la vie, au sens européen et tout objectif du mot, et c'est tout ce que nous voyons. Ce qui nous échappe, c'est qu'en même temps elle compromet sa vie, au sens indigène et mystique du mot. Qui sait, en effet, si elle n'irrite pas, d'abord, les puissances occultes de qui provient « l'accident », et surtout si elle ne détache pas de lui celles dont la protection constante