SOLUTION DU MALENTENDU
le garantit contre les dangers qui le menacent de toutes parts, contre la multitude indéfinie des esprits malfaisants l Les blancs sont de puissants sorciers ; d'eux-mêmes, et de tout ce qui est à eux émanent des influences mystiques d'une force irrésistible. L'indigène qui les subit se trouve, de ce fait, séparé des puissances sans lesquelles il ne peut vivre. 11 est donc à craindre que désormais les participations indispensables pour lui ne soient affaiblies et peutêtre rompues.
Quelle sera alors la situation de cet indigène, si d'une part, pour avoir subi le traitement médical des blancs, pour avoir séjourné chez l'un d'eux, ou dans un hôpital, ou sur un de leurs vaisseaux, ou pour avoir été « sauvé » d'un accident par eux, il a perdu le bon vouloir des puissances invisibles sans lesquelles il n'est rien, et si d'autre part, le blanc qui est cause de cet éloignement se désintéresse de lui? Il est menacé d'un isolement insupportable, et pour lui pire que la mort. C'est comme si le blanc, après Tavoir irrémédiablement compromis, après avoir mis en danger ce que l'on peut appeler son statut mystique personnel, l'abandonnait. En s'occupant de lui, en le logeant, en le nourrissant, en l'hospitalisant, ou en le sauvant, le blanc a assumé une charge. Il a pris une responsabilité, il s'est engagé. Il savait sans doute ce qu'il faisait. « Vous êtes désormais mon blanc », dit à Mackenzie l'homme qu'il a soigné pour une horrible blessure à la face ; « c'est à vous que je viendrai toujours demander. » C'est-à-dire : « Vous êtes à l'avenir mon recours, mon appui, et j'ai le droit de compter sur vous pour compenser ce que votre intervention me coûte du côté des puissances mystiques dont vit mon groupe social, et dont je vivais auparavant avec lui. » Comme M. Elsdon Best l'a bien remarqué, l'indigène, privé de l'atmosphère mystique qui lui est indispensable, tâche d'en retrouver l'équivalent du
côté des Européens \ Il faut donc que celui qui, de sa propre initiative, est intervenu si profondément dans sa vie, lui donne tout ce qu'il demande : il faut aussi qu'à l'avenir sa générosité soit inépuisable. S'il se dérobe, s'il refuse, c'est plus que de l'avarice. C'est comme un refus de faire honneur à un engagement sacré, c'est une trahison, presque un meurtre. L'indigène qui s'en croit victime se portera, s'il en a l'audace, aux pires extrémités.
S'il en est ainsi, l'indigène, en cette circonstance, ne se sent nullement l'obligé du blanc : il a, au contraire un sentiment aigu de la responsabilité dont celui-ci s'est chargé à son égard. Il n'est donc ni « ingrat » ni « déraisonnable » comme il paraît l'être, infailliblement, aux yeux de celui qui l'a soigné, ou sauvé, et qui a conscience de lui avoir rendu un grand service, souvent avec un entier désintéressement, et par pure humanité. Il reste à souhaiter que cette humanité ne se borne pas à panser ses ulcères, et qu'elle s'efforce de pénétrer, par sympathie, jusque dans les replis obscurs de ces consciences qui ne savent pas s'exprimer.
1. Cf. Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, p. 312.