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CHAPITRE XIV CONCLUSION

De l'analyse des faits qui précède, et qui pourrait facilement être confirmée par beaucoup d'autres, il ressort, une fois de plus, que la mentalité primitive est essentiellement mystique. Ce caractère fondamental imprègne toute sa façon de penser, de sentir et d'agir. De là naît une extrême dif6culté de la comprendre et de la suivre dans ses démarches. A partir des impressions sensibles, qui sont semblables pour les primitifs et pour nous, elle fait un coude brusque, et elle s'engage dans des chemins que nous ne prenons pas. Nous sommes vite déroutés. Si nous cherchons à deviner pourquoi des primitifs font ou ne font pas telle chose, à quelles préoccupations ils obéissent en un cas donné, les raisons qui les astreignent au respect d'une coutume, nous avons les plus grandes chances de nous tromper. Nous trouverons une « explication » qui sera plus ou moins vraisemblable, mais fausse neuf fois sur dix.

Les ordalies africaines en sont un exemple. Les interpréter comme ayant pour but de découvrir un coupable, y voir une sorte de procédure judiciaire, par analogie avec les jugements de Dieu du mcfyen âge, ou même avec les ordalies de la Grèce antique, qui en sont cependant moins loin, c'est se condamner à n'y rien comprendre, et à s'extasier, comme les missionnaires de l'Afrique occidentale ou australe l'ont fait depuis des siècles, surl'absur-

dite insondable des pauvres nègres. Mais, si l'on entre dans la façon de penser et de sentir des indigènes, si l'on remonte aux représentations collectives et aux sentiments d'où leurs actes découlent, leur conduite n'a plus rien d'absurde. Elle en est, au contraire, la conséquence légitime. De leur point de vue, l'ordalie est une sorte de réactif, seul capable de déceler un pouvoir malin qui a dû s'incarner dans un ou plusieurs membres du groupe social. Seule, cette épreuve a la vertu mystique nécessaire pour détruire ce pouvoir, ou du moins pour le mettre hors d'état de nuire. Sous peine de voir les malheurs et les morts se multiplier, les indigènes ne peuvent donc y renoncer à aucun prix, et les objurgations des blancs leur semblent aussi hors de propos que leur propre façon d'agir paraît déraisonnable aux blancs, tant que ceux-ci n'en ont pas découvert les raisons.

Moins tragique, mais non moins caractéristique, est le malentendu que nous avons analysé, au sujet des soins médicaux que les primitifs reçoivent des Européens. Pour le dissiper, il faut avoir dégagé l'idée que les indigènes se font de la maladie et de la guérison, des remèdes et du régime que les « docteurs blancs » leur prescrivent, des conséquences auxquelles ils s'exposent en s'y soumettant, etc. ; il faut avoir retrouvé, à la racine de ces représentations si différentes des nôtres, la conception toute mystique de la participation et de la causalité qui est au fond de la mentalité primitive.

Si les malentendus de ce genre, qui ont dû se produire fréquemment, avaient été relevés avec soin par les premiers blancs qui ont vécu au contact des indigènes, nous y trouverions de précieuses données pour l'étude que nous avons essayée ici. Mais cela n'a guère été fait, et les occasions sont irrémédiablement perdues. Les Européens

qui se sont trouvés les premiers en relations suivies avec dessociétésprimitivesavaient d'autres soucis qued'observer comment les indigènes pensaient et sentaient, et de rapporter exactement ce qu'ils auraient recueilli ; et même s'ils s'étaient imposé cette tâche longue, délicate, et compliquée, la plupart d'entre eux n'auraient pas pu la mener à bien. Le succès, en effet, en pareille matière, exige une connaissance précise de la langue des indigènes. 11 ne suffît pas d'en avoir acquis assez pour s'entendre sans peine avec eux dans les transactions courantes, pour leur communiquer des désirs ou des ordres, ou pour recevoir d'eux des informations utiles touchant la vie de tous les jours. Il faut encore tout autre chose : ces langues primitives sont souvent d'une complexité grammaticale et d'une richesse de vocabulaire surprenantes, et d'un type très différent de l'indo-européen ou du sémitique auxquels nous sommes accoutumés. Pour percevoir les nuances des représentations des indigènes, parfois déconcertantes pour nous, pour saisir conlment elles se lient les unes aux autres dans les mythes, dans les contes, dans les rites, il serait donc indispensable de s'être rendu maître du génie et des détails de la langue. Dans combien de cas cette condition s'est-elle trouvée remplie, ne fût-ce qu'à peu près?

« Dans nos rapports avec les indigènes, dit un administrateur anglais au sujet des Papous de la Nouvelle- Guinée qui n'ont encore jamais vu d'Européens, la plus grande difficulté est de leur faire comprendre le sens exact de ce qu'on leur dit, et de saisir le sens exact de ce qu'ils disent1.» Les deux mentalités qui se rencontrent sont si étrangères l'une à l'autre, leurs habitudes si divergentes, leurs moyens d'expression si différents ! L'Européen pratique l'abstraction presque sans y penser, et les

i. Annual Report, Papua, 1911, p. 128.

opérations logiques simples lui sont rendues si faciles par son langage qu'elles ne lui coûtent pas d'effort. Chez les primitifs, la pensée, et la langue, sont de caractère presque exclusivement concret. « La méthode de raisonner des Esquimaux, dit un bon observateur, nous donne l'impression d'être très superficielle, parce qu'ils ne sont pas accoutumés à suivre, si peu que ce soit, ce que nous appelons une suite définie de raisonnements, à s'attachera un objet unique. En d'autres termes, leur pensée ne s'élève pas à des abstractions ou à des formules logiques ; elle se tient à des images observées et à des situations qui se succèdent suivant deslois quenoussuivons difficilement1. » D'un mot, notre mentalité est surtout « conceptuelle » et l'autre ne l'est guère. Il est donc extrêmement malaisé, sinon impossible, pour un Européen, même s'il s'y applique, même s'il possède la langue des indigènes, de penser comme eux, tout en semblant parler comme eux.

Quand les observateurs ont noté les institutions, les mœurs, les croyances qu'ils avaient sous les yeux, ils se sont servis — pouvait-il en être autrement ? — des concepts qui leur paraissaient correspondre à la réalité qu'ils avaient à exprimer. Mais, précisément parce que c'étaient des concepts, entourés de l'atmosphère logique propre à la mentalité européenne, l'expression déformait ce qu'elle prétendait rendre. Traduction équivalait à trahison. Les exemples se présentent en foule. Pour désigner l'être, ou plutôt les êtres invisibles qui constituent, avec son corps, la personnalité du primitif, presque tous les observateurs ont employé le mot « âme ». On sait les confusions et les erreurs qu'a engendrées cet usage d'un concept que les primitifs ne possèdent pas. Toute une théorie, jadis très en faveur, et qui garde encore aujourd'hui nombre

i. H. P. Steensby. Contributions to the Ethnology and Anthropology of the Polar Eskimos. Meddelelser om Groenland, XXXIV (1910), p. 374-5.

de partisans, repose sur le postulat implicite qu'un concept « âme » ou « esprit ». semblable au nôtre, existe chez les primitifs. De même pour les expressions « famille », « mariage », propriété », etc. Les observateurs ont dû s'en servir pour décrire des institutions qui présentaient des analogies, frappantes semblait-il, avec les nôtres. Pourtant, ici encore, une étude attentive montre que les représentations collectives des primitifs n'entrent pas sans se fausser dans le cadre de nos concepts.

Tenons-nous à un exemple simple qui n'exige pas de longue analyse. Les observateurs appellent couramment du nom de « monnaie » les coquillages dont les indigènes se servent pour leurs échanges, dans certaines régions, en Mélanésie entre autres. Récemment, M. Richard Ttrurnwald a fait voir que 'ce Muschelgeld (numéraire en coquillages) ne correspond pas exactement à ce que nous désignons par « monnaie ». Pour nous, il s'agit d'un intermédiaire (métal ou papier, peu importe ici), qui rend possible d'échanger n'importe quoi contre n'importe quoi. C'est un instrument universel d'échange. Mais les Mélanésiens n'ont guère de concept général de cette sorte Leurs représentations restent plus concrètes. Les indigènes des îles Salomon, comme leurs voisins, emploient des coquillages pour leurs achats, mais toujours avec une spécification bien définie. « Cette monnaie, écrit M. Thurnwald, sert essentiellement à deux fins principales : 1° à se procurer une femme (en mariage) ; 2° à acquérir des alliés pour faire la guerre, et à payer la compensation due pour les morts, que ceux-ci aient été tués par simple meurtre ou dans un combat.

« Nous comprenons par là que la « monnaie » ne sert pas, à proprement parler, à des fins économiques, mais qu'elle est destinée à l'accomplissement de certaines fonctions sociales. Les fins attribuées ci-dessus à la monnaie nous

font aussi comprendre pourquoi c'est avant tout le chef qui doit se préoccuper d'amasser et de conserver un trésor en monnaie de coquillages. Il garde ses « fonds » dans des cases spéciales... et ils lui servent, par exemple, pour des prêts qu'il consent à ses gens quand ils veulent acheter une femme. . . — La monnaie de coquillages fine sert aussi « pour la parure... » — A côté de cette monnaie, les bracelets jouent également un rôle important à Buin comme signes de valeur. On les fait venir deChoiseul... Un autre représentant de la valeur est le porc, qui sert à divers payements, surtout pour les nombreux repas de fêtes auxquels on est obligé en différentes circonstances. »

Quant aux transactions commerciales proprement dites, il ne semble pas qu'une monnaie quelconque, pas même la monnaie de coquillages, y soit employée. On procède par voie d'échange, mais ces échanges sont spécialisés, et par là même, réglés. « En particulier, dit M. Thurnwald, dans le troc de marchandise contre marchandise, des objets déterminés nepeu vent être troqués que contre d'autres déterminés, par exemple, une lance contre un bracelet, des fruits contre du tabac, des cochons contre des couteaux. On échange volontiers des objets qui sont propres les uns et les autres à être consommés : ainsi des taro ou des noix de coco contre du tabac, ou des armes contre des ornements (des lances contre des bracelets ou des perles en verre), elc. \ »

Ne suivons pas plus loin l'intéressante description que donne M. Thurnwald de la vie économique des indigènes des îles Salomon. Ce que nous avons cité suffit à faire voir que notre concept de « monnaie » ne convient que très imparfaitement à la « monnaie de coquillages » dont ils font usage. Si donc l'on s'en tient à dire qu'ils possèdent

i. R. Thurnwald. Forschungen au/ dem Bismarck-Archipel und den Salomo lnseln, III, p. 38-40.

une telle « monnaie », on n'en a qu'une idée vague, et inexacte. Mais une étude attentive et minutieuse des fins spéciales auxquelles sert la monnaie de coquillages nous conduit à une connaissance plus approfondie de certaines institutions, et en même temps elle nous permet de mieux comprendre la mentalité de ces indigènes, qui ne procèdent pas par concepts généraux abstraits, et qui, à défaut de ce que nous appelons la « monnaie », organisent des échanges d'objets déterminés contre d'autres objets déterminés.

Un travail critique analogue pourrait s'appliquer aux autres concepts abstraits dont les observateurs des sociétés primitives se sont servis pour exprimer les représentations collectives des primitifs, et décrire leurs institutions.

Ainsi, par une sorte de nécessité inhérente à la nature des choses, c'est-à-dire à la profonde différence des mentalités et des langues, la plus grande partie des documents dont la science dispose pour l'étude de la mentalité primitive ne peut être utilisée qu'avec de grandes précautions, et après avoir été soumise à une critique approfondie. En toute bonne foi, les premiers observateurs, religieux ou laïques, déforment et faussent presque toujours les institutions et les croyances qu'ils rapportent, du seul fait que, sans défiance, ils se servent pour le faire des concepts qui leur sont familiers. Ceux qui viennent après eux procèdent de même, avec cette circonstance aggravante que les institutions et les croyances des primitifs ont déjà été contaminées par le contactdes blancs, et que leur mentalité comme leur langue sont menacées d'une décomposition plus ou moins rapide. D'autre part, où chercher les données indispensables sur cette mentalité, sinon dans les écrits de ceux qui ont vu de près les primitifs, qui ont vécu près d'eux et avec eux, qui ont assisté à la routine quotidienne de leur vie comme aux cérémonies de leur

culte, s'ils en ont un organisé"? La science n'a pas d'autres documents à sa disposition. Leur imperfection inévitable, le trop et le trop peu de ce qu'ils disent, suffirait presque à expliquer la lenteur de ses progrès et le caractère souvent précaire des résultats obtenus jusqu'ici.

Pourtant cette difficulté n'est pas sans remède. Elle se retrouve, plus ou moins grave, dans toutes les sciences dont les matériaux consistent en témoignages, et les règles, aujourd'hui bien établies, de la critique, externe et interne, s'appliquent aux documents ethnographiques avec la même efficacité qu'aux autres. En outre, au fur et à mesure que l'analyse de la mentalité primitive fait des progrès, et qu'elle arrive à des résultats que Ton peut tenir pour acquis, le chercheur dispose de critériums plus nombreux et plus sûrs pour contrôler la valeur des témoignages, anciens ou récents : il sait mieux discerner ce qu'il doit rejeter et ce qu'il peut garder de chacun d'eux. Enfin, une connaissance satisfaisante des caractères essentiels de la mentalité des primitifs donne accès à une étude plus approfondie et plus rigoureuse de leurs institutions. Cette première étape, une fois franchie, rend les suivantes sinon aisées à parcourir, du moins plus faciles à aborder.

La mentalité primitive, comme la nôtre, s'inquiète des causes de ce qui arrive. Mais elle ne les cherche pas dans la même direction. Elle vit dans un monde où d'innombrables puissances occultes, partout présentes, sont toujours ou agissantes ou prêtes à agir. Comme on l'a vu dans la première partie de ce Livre, tout fait tant soit peu singulier est pris aussitôt pour une manifestation d'une ou plusieurs d'entre elles. La pluie survient-elle à un moment où les champs avaient grand besoin d'eau ? C'est que les

ancêtres et les esprits du lieu sont satisfaits, et témoignent ainsi de leur bon vouloir. Si la sécheresse persistante brûle les récoltes et fait périr le bétail, peut-être un tabou a-t-il été violé ? ou bien un ancêtre se juge offensé, et il faut apaiser sa colère. De même, jamais une entreprise ne réussira sans le concours des puissances invisibles. On ne partira pas à la chasse ou à la pêche, on ne se mettra pas en campagne, on ne commencera pas à cultiver un champ ou à bâtir une maison, si les présages favorables n'ont pas apparu, si les protecteurs mystiques du groupe social n'ont pas formellement promis leur aide, si les animaux mêmes que l'on veut prendre ne sont pas consentants, si les engins n'ont pas été consacrés et revêtus de vertus magiques, etc. En un mot, le monde visible et le monde invisible n'en font qu'un, et les événements du monde visible dépendent à chaque instant des puissances de l'autre. De là, la place que tiennent dans la vie des primitifs, les songes, les présages, la divination sous mille formes diverses, les sacrifices, les incantations, bs cérémonies rituelles, la magie. De là, l'habitude de négliger ce que nous appelons les causes secondes, et de porter toute leur attention sur la cause mystique, seule vraiment efficiente. Un homme succombe à une maladie organique, à la piqûre d'un serpent, il est écrasé par la chute d'un arbre, dévoré par un tigre ou un crocodile : ce n'est pas, pour la mentalité primitive, la maladie, ou le serpent, ou l'arbre, ou le tigre ou le crocodile, qui Ta tué. S'il a péri, c'est sans doute qu'un sorcier l'avait « condamné » (doomed) et «livré». L'arbre, l'animal homicides n'ont été que des instruments. A défaut de l'un, l'autre aurait rempli le même office. Ils étaient, comme on dit, interchangeables, au gré de la puissance invisible qui les a employés.

Pour des esprits aussi orientés, il n'y a pas de faitpurement physique. Aucune question relative aux phénomènes

de la nature ne se pose donc pour eux comme pour nous. Quand nous voulons en expliquer un, nous en cherchons, dans les séries mêmes des phénomènes, les conditions nécessaires et suffisantes. Si nous parvenons à les déterminer, nous n'en demandons pas davantage. La connaissance de la loi nous satisfait. L'attitude du primitif est tout autre. Il a peut-être remarqué les antécédents constants du fait qui l'intéresse, et, pour agir, il tient le plus grand compte de ses observations. Mais la cause réelle, il la cherchera toujours dans le monde des puissances invisibles, au delà de ce que nous appelonsja nature, dans le « métaphysique » au sens littéral du mot. Bref, nos problèmes ne sont pas les siens, et les siens nous sont étrangers. C'est pourquoi, se demander quelle solution il donne à l'un des nôtres, l'imaginer, et prétendre en tirer des conséquences qui expliqueraient telle ou telle institution primitive, c'est s'engager dans une impasse.

Ainsi, Sir James Frazer a cru pouvoir appuyer une théorie du totémisme sur l'ignorance où seraient les primitifs du processus physiologique de la conception. De longues discussions se sont alors poursuivies sur la question de savoir comment ils se représentent la fonction de reproduction chez l'homme, et quelle idée ils se font de la grossesse dans les sociétés les plus basses. Mais peut-être n'aurait-il pas été inutile d'examiner d'abord une question préliminaire : le problème de la conception se pose-t-il, pour la mentalité primitive, dans des termes qui permettent à ces discussions d'être décisives?

Orientée comme elle l'est, on peut affirmer, sans crainte d'erreur, que si son attention se porte sur le fait de la conception, ce n'est pas à ses conditions physiologiques qu'elle s'arrêtera. Qu'elle les connaisse ou qu'elle les ignore plus ou moins, il n'importe pas beaucoup, puisque, dans tous les cas, elle les néglige, et cherche la cause

ailleurs, dans le monde des forces mystiques. Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que ce fait, seul entre tous ceux que la nature lui présente, fût considéré par elle d'un pofnt de vue différent des autres. Il faudrait que, dans ce cas, par une exception unique, elle prît une attitude inaccoutumée, et se préoccupât tout à coup de la recherche des causes secondes. Rien ne nous le donne à penser. Si aux yeux des primitifs, la mort n'est jamais « naturelle », il va de soi que la naissance ne l'est jamais non plus, et pour les mêmes raisons.

En fait, même avant tout commerce avec les blancs, les primitifs, — ceux d'Australie par exemple — avaient bien observé quelque chose des conditions physiologiques de la conception, et en particulier du rôle de l'acte sexuel. Mais, dans ce cas comme dans les autres, ce que nous appelons la cause seconde, les antécédents nécessaires et suffisants selon nous, restent à leurs yeux tout à fait secondaires : la vraie cause est d'essence mystique. Quand bien même ils auraient remarqué qu'un enfant ne vient au monde que si la fécondation a eu lieu, ils n'en tireraient pas la conclusion qui nous paraît naturelle. Ils persisteraient à penser que si une femme est grosse, c'est qu'un « esprit » — en général celui d'un ancêtre qui attend d'être réincarné et qui se trouve actuellement dans la réserve à naître, — est entré en elle, ce qui implique, bien entendu, qu'elle appartient au clan, sous-clan et totem qui convient à cet esprit. Chez les Arunta, les femmes qui ont peur d'une grossesse, si elles sont obligées de passer par l'endroit où se trouvent ces esprits candidats à la vie terrestre, le font en toute hâte; et prennent toutes les précautions possibles pour empêcher que l'un d'eux n'entre en elles1. Mais MM. Spencer et Gillen ne disent pas qu'elles s'abs-

1. Spencer and Gillen. The native Iribes of Central Australia, p. 125. Lew-Brlhl. — Mentalité. 33

tiennent de toutes relations sexuelles. Celles-ci ne seraient suivies d'une conception que si « l'esprit » entrait dans la femme.

A San Gristoval, dans les îles Salomon, la cause physiologique de la conception est-elle connue, se demande M. Fox ? — « A l'heure actuelle, répond-il, elle l'est probablement- Si l'on demande aux indigènes pourquoi ils ont coutume d'enterrer vivant le premier né du mariage, presque toujours ils répondent que c'est parce que, vraisemblablement, cet enfant n'est pas du mari, mais d'un autre homme. Mais il y a certainement nombre de faits en faveur de l'autre hypothèse. On dit que l'embryon est placé dans les entrailles de la femme par un adaro nommé Hau-di-Ewavi, qui vit sur une montagne à Guadalcanar (Marau Sound à Guadalcanar est l'endroit où vont les esprits des morts après le décès), ou par Kauraha, un esprit serpent l. » — Les deux hypothèses ne s'excluent pas. Les insulaires de San Cristoval peuvent avoir appris des blancs, ou observé eux-mêmes, le rapport étroit de l'acte sexuel avec la conception : ils n'en considèrent pas moins que la cause réelle ne peut être que mystique, l'acte d'un esprit qui se décide à entrer dans une certaine femme.

Dans un grand nombre de sociétés primitives, en particulier chez beaucoup de Bantous, la stérilité de l'épouse est une véritable calamité, et elle suffit à faire rompre le mariage. En vertu d'une participation bien connue, que nous avons signalée plus haut, la plantation d'un homme qui a une femme inféconde est menacée de ne rien produire : il faut donc qu'il divorce. La stérilité est toujours considérée comme étant du fait de la femme. Cependant ces indigènes n'ignorent pas le rôle physiologique de l'acte

1. C. E. Fox. Social organisation in San Cristoval, J. A. I., XLIX (1919), p. 119.

sexuel. Mais comme ils n'en font pas réellement dépendre la grossesse, ils n'imaginent pas que le défaut de conception puisse tenir à la part du mâle dans la fécondation. Il provient sûrement d'une cause mystique, c'est-à-dire de ce qu'aucun esprit-enfant ne consent à se réincarner en entrant dans cette femme. Celle-ci, que sa stérilité désespère, ne croit pouvoir guérir qu'en suppliant les ancêtres et les puissances invisibles de lui devenir favorables, et elle multiplie offrandes et sacrifices.

Cette attitude de la mentalité primitive rend difficile de savoir ce qu'une tribu donnée se représente au juste au sujet de ce que nous appelons les conditions physiologiques de la conception. Comme elle ne s'y arrête pas, parce que ce n'est pas pour elle ce qui importe, elle peut n'en avoir pas d'idée claire, et ne pas savoir au juste elle-même ce qu'elle en pense, puisque son attention ne s'y est pas fixée. Certains groupes sociaux auront sur ce point des traditions un peu plus précises que leurs voisins, sans qu'on puisse rien inférer de cette différence. Les témoignages des observateurs pourront être discordants, et néanmoins véridiques. — Pour la même raison, cette mentalité qui se montre souvent, comme on sait, indifférente à la contradiction, admettra à la fois que l'acte sexuel est la condition ordinaire de la conception, et que la conception ait lieu sans acte sexuel. La Lucina sine concubitu peut être exceptionnelle ; elle n'a rien d'extraordinaire en soi. Si un esprit entre dans une femme, pendant un rêve, par exemple, celle-ci doit avoir conçu : l'enfant naîtra. Les contes, les légendes, les mythes, sont pleins de faits de ce genre, sans que la mentalité primitive y trouve le moindre sujet de surprise. Il ne faut pas en conclure qu'elle ignore le rôle de l'acte sexuel, mais bien que, alors même qu'elle ne l'ignore pas, ou qu'elle en a une connaissance plus ou

moins vague1, elle ne pense pas que ce soit de lui que la conception dépende vraiment.

En présence des phénomènes de la nature, la mentalité primitive ne se pose donc pas les mêmes questions que la nôtre, ou même elle ne s'en pose pas du tout. « Ces tribus sauvages, dit un explorateur en parlant des Sakais de Sumatra, n'ont qu'un besoin de causalité extrêmement faible. .. Ils ne réagissent qu'aux impressions les plus fortes etles plus immédiates...2». — « Besoin de causalité» signifie ici « intérêt éveillé » par les faits qui se produisent autour d'eux. Cette apparence d'apathie et de torpeur intellectuelle a été souvent remarquée dans les sociétés les plus basses, en particulier chez certaines tribus de l'Amérique du Sud. Elle couduit aisément à des conclusions inexactes sur la mentalité primitive en général. Si l'on veut éviter cette erreur, il faut d'abord ne pas chercher dans ces sociétés, qu'elles soient tout à fait inférieures ou d'un degré plus élevé, un « besoin de causalité » du même type que le nôtre. Comme il ressort des faits et des institutions analysés dans le présent ouvrage, elles ont le leur, qui leur est propre, et qui échappe facilement à des observateurs trop pressés, ou prévenus. Cette mentalité, essentiellement mystique et prélogique, va à d'autres objets, et par d'autres

1. Chez les Azande du Haut Congo, « les idées concernant la conception sont très étranges — du moins pour un Européen. Ils croient que les éléments du fœtus ne sont pas déposés en une seule fois, mais par plusieurs fécondations successives de l'ovaire, s'étendant sur un certain nombre de jours ». Harold Reynolds. Notes on the Azande tribe of the Congo. Journal of the African Society, XI, 1904, p. 239. — La même représentation se retrouve chez les Papous étudiés par M. Landtman : « Si l'on désire avoir un enfant, le mari doit cohabiter régulièrement avec sa femme, jusqu'à ce que l'enfant soit achevé. » The folk taies of the Kiwai Papuans. Acta societatis scientiarum fennicœ, XLVII, p. 460 (note).

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