TALENTS PRATIQUES DES PRIMITIFS
chemins que nos esprits. Il suffit de voir l'importance qu'ont prise à ses yeux la divination et la magie. Pour la suivre dans ses démarches, pour en dégager les principes, il faut, pour ainsi dire, faire violence à nos habitudes mentales, et nous plier aux siennes. Effort presque impossible à soutenir, et à défaut duquel, cependant, cette mentalité risque de nous rester inintelligible-
Outre la tendance presque irrépressible qui nous porte, malgré nous, à la concevoir sur le type de la nôtre, un autre fait contribue à nous en dissimuler les caractères propres. Dans la pratique, les primitifs ont à poursuivre, pour vivre, des fins que nous comprenons sans peine, et nous voyons que, pour les atteindre, ils s'y prennent à peu près comme nous le ferions à leur place. De ce que, dans ces circonstances, ils agissent comme nous, nous sommes tentés de conclure aussitôt, sans plus ample informé, que leurs opérations mentales sont, en général, semblables aux nôtres. Une observation et une analyse plus attentives nous font seules apercevoir les différences.
Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures ont essayé de montrer comment la mentalité primitive, souvent indifférente à la contradiction, est néanmoins très capable de l'éviter, dès que les besoins de l'action l'exigent1. De même, des primitifs qui ne prennent aucun intérêt apparent aux liaisons causales les plus évidentes, savent fort bien les utiliser pour se procurer ce qui leur est indispensable, par exemple de la nourriture, ou tel ou tel engin. En fait, il n'existe guère de société si basse où l'on n'ait trouvé quelque invention, quelque procédé d'industrie ou d'art, quelque fabrication à admirer : pirogues, poteries, paniers, tissus, ornements, etc. Les mêmes hommes qui, presque dénués de tout, semblent être
1. Les Fonctions mentales dans les sociétés inférieures , p. 79.
situés au bas de l'échelle, obtiendront, dans la production d'un certain objet, des résultats d'une délicatesse et d'une exactitude surprenantes. L'Australien saura tailler le boomerang. Le Boschiman et le Papou se révéleront artistes dans leurs dessins. Le Mélanésien trouvera pour ses pièges à poissons les dispositions les plus ingénieuses, etc.
Les travaux en cours sur la technologie des primitifs nous aideront sans doute efficacement à déterminer les stades du développement de leur mentalité. Dès à présent, et bien que le mécanisme de l'invention, peu connu pour nos sociétés, le soit encore moins pour celles-là, il est permis de formuler une remarque générale. La valeur exceptionnelle de certaines œuvres ou de certains procédés des primitifs, qui contraste si fort avec la grossièreté et le caractère rudimentaire du reste de leur culture, n'est pas le fruit de la réflexion ni du raisonnement. S'il en était ainsi, on ne constaterait pas de telles disparates, et cet outil universel leur aurait rendu le même service plus d'une fois. C'est une sorte d'intuition qui a conduit leur main, guidée elle-même par une observation aigùe d'objets qui présentaient pour eux un intérêt particulier. Cela suffit pour aller loin. L'agencement délicat d'un ensemble de moyens appropriés à la fin poursuivie n'implique pas nécessairement l'activité réfléchie de l'entendement, ni la possession d'un savoir capable de s'analyser, de se généraliser, et de s'adapter à des cas imprévus. Ce peut être simplement une habileté pratique, formée et développée par l'exercice, conservée par lui, et assez comparable à celle d'un bon joueur de billard, qui, sans savoir un mot de géométrie ni de mécanique, sans avoir besoin de réflexion, a acquis l'intuition rapide et sûre du mouvement à exécuter, pour une position donnée des boules.
On pourrait de la même façon rendre compte de la finesse et de la sagacité dont beaucoup de primitifs font