‹ La mentalité primitiveChapitre 300 sur 333 · TALENTS PRATIQUES DES PRIMITIFS SI · texte numérisé non relu

TALENTS PRATIQUES DES PRIMITIFS SI

preuve en diverses circonstances. Par exemple, au dire de von Martius, des Indiens des tribus les plus basses du Brésil savent distinguer toutes les races et même les variétés de palmiers, et ils ont un nom pour chacune. Des Australiens reconnaissent la trace individuelle des pas de chaque membre de leur groupe, etc. Dans Tordre moral, on vante souvent l'éloquence naturelle aux indigènes d'un grand nombre de sociétés, la richesse d'arguments qu'ils déploient dans leurs palabres, et l'habileté de l'attaque et de la défense dans leurs contestations. Leurs contes, leurs proverbes, témoignent souvent d'une observation fine et malicieuse ; leurs mythes, d'une imagination fertile et parfois poétique. Tout cela a été signalé bien des fois par des observateurs qui n'étaient certes pas prévenus en faveur des « sauvages ».

Quand nous les voyons ainsi comme nous, quelquefois mieux que nous, physionomistes, moralistes, psychologues (au sens pratique de ces mots), nous avons peine à croire qu'ils puissent être, à d'autres points de vue, des énigmes presque indéchiffrables, et que de profondes différences séparent notre mentalité de la leur. Prenons garde cependant que les points de ressemblance portent toujours sur des modes d'activité mentale où les primitifs, comme nous-mêmes, procèdent par intuition directe, appréhension immédiate, interprétation rapide et presque instantanée de ce qui est perçu : s'il s'agit, par exemple, de lire sur le visage d'un homme des sentiments que peut-être il ne s'avoue pas à lui-même, de trouver les mots qui font vibrer la corde secrète que l'on veut toucher, de saisir le ridicule d'un acte ou d'une situation, etc. Ils sont guidés là par une sorte de flair ou de tact. L'expérience le développe et l'affine, et il peut devenir infaillible, sans avoir rien de commun avec des opérations intellectuelles proprement dites. Dès que celles-ci entrent en jeu, les

différences entre les deux mentalités éclatent, si frappantes qu'on est tenté de les exagérer à leur tour. Déconcerté, l'observateur qui estimait hier l'intelligence du primitif virtuellement égale à celle de tout autre homme, le taxera aujourd'hui d'incroyable stupidité, en le voyant incapable du raisonnement le plus simple.

Le mot de l'énigme est dans le caractère mystique et prélogique de la mentalité primitive. En présence des représentations collectives où elle s'exprime, des préliaisons qui les enchaînent, des institutions où elles s'objectivent, notre pensée conceptuelle et logique se sent mal à l'aise, comme devant une structure qui lui est étrangère et même hostile. En fait, le monde où se meut la mentalité primitive ne coïncide que partiellement avec le nôtre. Le réseau des causes secondes, qui, pour nous, s'étend à l'infini, y reste dans l'ombre, et inaperçu, tandis que des pouvoirs occultes, des actions mystiques, des participations de toutes sortes s'y mêlent aux données immédiates de la perception, pour constituer un ensemble où le réel et l'au-delà sont confondus. En ce sens, ce monde est plus complexe que notre univers. D'autre part, il est fini et fermé. Dans les représentations de la plupart des primitifs, la voûte céleste repose comme une cloche sur la surface plate de la terre ou de l'Océan. Le monde se termine ainsi au cercle de l'horizon. L'espace y est plutôt senti que conçu ; ses directions sont lourdes de qualités, et chacune de ses régions, comme on l'a vu1, participe de tout ce qui s'y trouve habituellement. La représentation du temps, surtout qualitative, reste vague : presque toutes les langues primitives sont aussi pauvres en moyens de rendre les rapports de temps que riches pour exprimer les relations spatiales. Souvent l'événement futur, s'il est consi-

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