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LES FAITS INSOLITES

Comme il n'y a pas de hasard, et comme, d'autre part, la mentalité primitive néglige de rechercher les conditions sous lesquelles un fait se produit ou ne se produit pas, il en résulte que ce qui est inattendu, insolite, extraordinaire, est accueilli par elle avec plus d'émotion que de surprise. La notion d'insolite ou d'extraordinaire, sans être définie expressément comme dans notre concept, est cependant très familière à la mentalité primitive : c'est une de ces notions à la fois générales et concrètes comme celles de mana, dorenda, de psila, etc., dont j'ai analysé ailleurs les caractères l.

L'insolite peut être relativement assez fréquent, et l'indifférence de la mentalité primitive aux causes secondes se compense, pour ainsi dire, par une attention toujours en éveil à la signification mystique de tout ce qui la frappe. Aussi les observateurs ont-ils souvent remarqué que le primitif, qui à proprement parler, ne s'étonne de rien, est cependant très émotif. L'absence de curiosité intellectuelle s'accompagne chez lui d'une extrême sensibilité à l'apparition de quelque chose qui le surprend.

Encore faut-il distinguer, parmi les faits insolites, ceux qui se produisent rarement, mais qui tiennent cependant déjà leur place dans les représentations collectives, et ceux qui apparaissent en dehors de toute prévision. Par exemple, la naissance de jumeaux est un phénomène généralement rare, mais toutefois connu. Dans presque toutes les sociétés inférieures, il donne lieu à une série de rites et de pratiques : une préliaison impérieuse détermine comment il faut agir en ce cas, pour écarter les

1. Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures, p. 147-8.

dangers dont ce phénomène peut être le signe ou la cause. De même, pour les éclipses de soleil ou de lune. Mais en présence de faits entièrement inattendus, la conduite à tenir n'est pas ainsi tracée d'avance. Quant il s'en produit — ce qui a lieu assez souvent — comment la mentalité primitive en est-elle affectée ? Elle n'est pas prise au dépourvu. Elle reconnaît là aussitôt des manifestations de puissances occultes (esprits, âmes des morts, actions magiques, etc.), et elle les interprète, en général, comme l'annonce de grands malheurs.

Après ce qui a été exposé au chapitre précédent, on est mieux en mesure, iemble-t-il,' de comprendre pourquoi la mentalité primitive néglige de rechercher ce que nous appelons les causes des phénomènes. Ce manque de curiosité ne provient pas de la torpeur intellectuelle ni de la faiblesse d'esprit. "A vrai dire, ^ce n'est pas un manque : il n'a pas, selon l'expression scolastique, une raison déficiente ou négative. Il a une raison réelle et positive. Il est la conséquence immédiate et nécessaire de ce fait, que les primitifs vivent, pensent, sentent, se meuvent et agissent dans un monde qui sur nombre de points ne coïncide pas avec le nôtre. Par suite, beaucoup des questions que l'expérience nous pose n'existent pas pour eux, puisqu'il y est répondu d'avance, ou plutôt, puisque leur système de représentations est tel que ces questions n'ont pas d'intérêt à leurs yeux.

J'ai exposé ailleurs les raisons qu'il y a de considérer cette mentalité comme « mystique» et « prélogique ». Il est difficile d'en donner un sentiment exact. L'esprit des Européens — même celui des plus imaginatifs, celui des plus purs poètes ou métaphysiciens — est prodigieusement positif, en comparaison de ceux-là. Pour nous plier à une attitude si contraire à celle qui nous est naturelle, il nous

faudrait faire violence à nos habitudes mentales les plus enracinées, hors desquelles, nous semble-t-il, nous ne pourrions plus penser.

Des préliaisons, qui n'ont pas moins de force que notre besoin de relier tout phénomène à ses causes, établissent, pour la mentalité primitive, sans hésitation possible, le passage immédiat de telle perception sensible à telle force invisible. Pour mieux dire, ce n'est même pas un passage. Ce terme convient pour nos opérations discursives ; il n'exprime pas exactement le mode d'activité de la mentalité primitive, qui ressemblerait plutôt à une appréhension directe ou à une intuition. Au moment même où il perçoit ce qui est donné à ses sens, le primitif se représente la force mystique qui se manifeste ainsi. Il ne « conclut » pas de l'un à l'autre, pas plus que nous ne « concluons » du mot que nous entendons au sens de ce mot. Selon la remarque si fine de Berkeley, nous entendons vraiment ce sens, en même temps que nous percevons le mot, de même que nous lisons la sympathie ou la colère sur le visage d'une personne, sans avoir besoin de percevoir d'abord les signes de ces émotions pour interpréter ces signes ensuite. Ce n'est pas une opération qui s'accomplisse en deux temps successifs. Elle se fait tout d'un coup. En ce sens, les préliaisons équivalent à des intuitions.

Sans doute, cette sorte d'intuition ne fait pas que l'invisible soit vu, ni que l'impalpable soit touché : elle ne peut avoir pour effet de donner la perception sensible de ce qui ne tombe pas sous les sens. Mais elle donne une foi entière en la présence et en l'action des forces invisibles et inaccessibles aux sens, et cette certitude égale, si elle ne la dépasse pas, celle des sens eux-mêmes. Pour la mentalité prélogique, ces éléments de la réalité, — de beaucoup les plus importants à ses yeux, — ne sont pas moins

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