‹ La mentalité primitiveChapitre 32 sur 333 · DONNÉES MYSTIQUES DE L'EXPÉRIENCE · texte numérisé non relu

DONNÉES MYSTIQUES DE L'EXPÉRIENCE

actuellement donnés que les autres. Ce sont eux qui rendent raison de ce qui arrive. Il vaut même mieux, à la rigueur, ne pas dire que ce qui arrive a besoin qu'on en rende raison. Car, en même temps que cela arrive, la mentalité prélogique se représente immédiatement l'influence invisible qui se manifeste ainsi. C'est vraiment quand il s'agit d'elle que l'on peut dire que le monde qui l'entoure est un langage que les esprits parlent à un esprit. Langage qu'elle ne se souvient pas d'avoir appris, et que les préliaisons de ses représentations collectives lui rendent naturel.

De ce point de vue, l'expérience des primitifs doit paraître plus complexe et plus riche de contenu que la nôtre. Cette idée semble d'abord presque ridicule quand on compare la pauvreté apparente de leur vie mentale à l'activité de la nôtre : n'avons-nous pas dit nous-mêmes qu'ils se dispensent de penser toutes les fois qu'ils le peuvent, et la réflexion la plus simple n'est-elle pas pour eux une fatigue insupportable? Mais le paradoxe s'atténue, et il devient acceptable, si l'on ajoute qu'il s'agit de leur expérience « immédiate ». Notre expérience se compose, dans son ensemble, de données en nombre relativement petit, et d'une infinité d'inductions. Celle de la mentalité primitive ne contient au contraire qu'une faible proportion d'inductions ; mais elle comporte beaucoup de données immédiates auxquelles nous refusons une valeur objective, quoiqu'elles soient, à ses yeux, aussi réelles, et même plus réelles que les données des sens.

C'est même la surabondance de ces données mystiques, et la présence de préliaisons impérieuses entre les données sensibles et les influences invisibles, qui rendent inutiles les inductions par lesquelles notre expérience se développe, et qui empêchent l'expérience de s'enrichir dans la men-

Lévy-Brlhi.. — Mentalité. 4

talité primitive comme dans la nôtre. Lorsque quelque chose de nouveau se présente à nous, nous savons que nous avons à en chercher l'explication, et que le nombre des problèmes va s'accroître pour nous, en même temps que notre savoir augmentera. Au contraire, en toute occurrence, la mentalité primitive sait déjà tout ce dont elle a besoin. Dans le fait insolite, elle lit aussitôt la manifestation d'une force invisible. D'autre part, elle n'est pas orientée, comme notre pensée, vers la connaissance proprement dite. Elle ignore les jouissances et l'utilité du savoir. Ses représentations collectives sont toujours pour une grande part de nature émotionnelle. Sa pensée et son langage restent peu conceptuels, et c'est par là que la distance qui la sépare de nous est peut-être le plus facilement mesurable.

En d'autres termes, leur vie mentale (et par suite leurs institutions), dépendent de ce fait primitif essentiel, que dans leurs représentations le monde sensible et l'autre monde n'en font qu'un. L'ensemble des êtres invisibles est inséparable pour eux de l'ensemble des êtres visibles. 11 n'est pas moins immédiatement présent que l'autre; il est plus agissant et plus redoutable. Par suite, il occupe davantage leur âme tout entière, et il détourne leur esprit d'approfondir tant soit peu par la réflexion les données que nous nommons objectives. A quoi bon, puisque la vie, le succès, la santé, l'ordre de la nature, tout enfin, dépend à chaque instant des puissances mystiques ? Si l'effort humain peut quelque chose, ne doit-il pas s'employer avant tout à interpréter, à régulariser, et s'il se peut à provoquer même les manifestations de ces puissances? Telle est en effet la voie par où la mentalité primitive a tenté de développer son expérience.

On peut ranger sommairement en trois catégories, qui d'ailleurs chevauchent souvent l'une sur l'autre, les influences invisibles dont la mentalité primitive est constamment préoccupée : ce sont les esprits des morts, — les esprits, en prenant le mot au sens le plus large, qui animent les objets naturels, animaux, végétaux, êtres inanimés (fleuves, rochers, mer, montagnes, objets fabriqués, etc.) — et enfin les charmes ou sortilèges provenant de l'action des sorciers. Parfois, la distinction entre ces catégories est très nette. Ainsi, selon M. Pechuël-Loesche, au Loango, les hommes-médecine opèrent avec des esprits qui animent les objets fétiches, mais pour rien au monde ils ne voudraient avoir affaire aux esprits des morts, dont ils ont grand peur. Ailleurs, les idées sont moins nettes, — ou les observations moins précises, — et la transition paraît insensible entre les esprits des morts et les autres êtres invisibles. Mais partout, ou à peu près, dans les sociétés inférieures, ces influences mystiques sont des données immédiates, et les préliaisons où elles entrent comme élément dominateur s'imposent aux représentations collectives. Le fait est bien connu, et je me bornerai à en rappeler quelques exemples.

Chez les tribus papoues de la Nouvelle-Guinée allemande qui viennent d'être si consciencieusement étudiées dans l'ouvrage publié par le Dr Neuhauss, « la sorcellerie joue un rôle encore plus considérable que la peur des esprits. S'il ae pleut pas ou s'il pleut trop, si les récoltes ne prospèrent pas, si les cocotiers ne donnent pas, si les porcs crèvent, si la ciiasse et la pêche restent sans succès, si la terre tremble, si un raz de marée balaie le village sur

la côte, si la maladie ou la mort survient — jamais les causes naturelles ne suffisent; toujours il y a de la sorcellerie sous roche1 ». — Selon les Kai, personne ne meurt de mort naturelle. Même pour les vieilles gens, on prétend que la mort est un ensorcellement; et de même pour tous les malheurs qui arrivent. Un homme fait une chute mortelle ? C'est un sorcier qui Ta fait tomber. Un autre est blessé par un sanglier, mordu par un serpent? C'est encore un sorcier. C'est encore lui, qui de loin, peut faire qu'une femme meurt en accouchant, etc. 2.

Pareillement, dans la plupart des sociétés primitives, la sorcellerie est toujours à l'affût, pour ainsi dire, du mal à faire et du dommage à infliger. C'est une « possi- « bilité permanente » de maléfice qui saisit toutes les occasions de s'exercer. Ces occasions ne sont pas en nombre défini; il est impossible de les embrasser d'avance par la pensée dans leur totalité. C'est au moment même où le sortilège agit, qu'il se manifeste : quand on s'en aperçoit, le mal est déjà fait. De la sorte, l'inquiétude continuelle où vit le primitif ne lui permet guère, cependant, de prévoir et d'essayer de prévenir le mal qui va l'atteindre. L'appréhension de la sorcellerie lui est perpétuellement présente, mais il n'en est pas moins sûrement la victime. C'est là une des raisons, et non pas la moins forte, qui expliquent la rage des primitifs contre le sorcier, lorsqu'il est découvert. Il ne s'agit pas seulement pour eux de punir les maléfices passés dont ils ont souffert, et dont ils ne savent même pas le nombre et l'étendue. Ils veulent encore, et surtout, supprimer d'avance ceux dont le sorcier pourrait user contre eux dans l'avenir. Le seul moyen qui soit pour cela en leur pouvoir est de tuer le sorcier, — en général en le jetant à l'eau ou en le brûlant — ce qui du

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