‹ La mentalité primitiveChapitre 35 sur 333 · T. Guevara. Folklore araucano, p · texte numérisé non relu

T. Guevara. Folklore araucano, p

tueuse, la maladie qui est survenue, la sécheresse qui désole les champs, etc., rien ne semble indiquer si c'est un sorcier, si ce sont des morts mécontents, ou des esprits malfaisants qui sévissent. Dans plusieurs des observations citées tout à l'heure, comme dans un grand nombre d'autres, il est dit : « les sorciers ou les esprits malfaisants. » En fait, les esprits malfaisants peuvent être au service des sorciers, et inversement; parfois, le sorcier lui-même, sans qu'il le sache, est animé par un esprit malfaisant. Les deux représentations chevauchent alors l'une sur l'autre. Mais il subsiste entre elles cette différence, que le sorcier est nécessairement un individu, un membre du groupe social ou d'un groupe voisin, dont la représentation est donc nette et précise, tandis que celle des esprits, en tant que ce ne sont pas les esprits des morts (ghosts), demeure plus ou moins vague et flottante, selon les sociétés où on l'observe. Elle varie même à l'intérieur de ces sociétés, selon les imaginations individuelles et la classe à laquelle les personnes appartiennent.

Entre la conception nette d'esprits qui sont comme de véritables démons ou dieux, dont chacun a son nom, ses attributs, et souvent son culte, et la représentation à la fois générale et concrète dune force immanente aux objets et aux êtres, telle que \e?nana, sans que cette force soit individualisée, il y a place pour une infinité de formes intermédiaires, les unes plus précises, les autres plus fuyantes, plus vagues, à contours moins définis, quoique non moins réelles pour une mentalité peu conceptuelle, où la loi de participation domine encore.

La plupart des forces mystiques qui se manifestent dans la nature sont à la fois diffuses et individualisées. La nécessité de choisir entre les deux formes de représentations ne s'est jamais imposée à ces primitifs; elle ne s'est même jamais présentée à eux. Gomment définir leur

réponse à des questions qu'ils ne songent pas à se poser? Le mot « esprit », bien que trop précis, est le moins incommode que nous ayons pour désigner ces influences et ces actions qui s'exercent continuellement autour des primitifs.

Plus les missionnaires pénètrent, avec le temps, dans le secret des pensées ordinaires de ceux avec qui ils vivent, et plus cette orientation mystique se dévoile à eux. On la saisit dans leurs descriptions, même lorsque les termes employés suggèrent l'idée de représentations plus nettement définies. Par exemple, « on peut dire, écrit le missionnaire Jette, que les Ten'a entretiennent un commerce à peu près constant avec ces habitants « indésirables »■ du monde des esprits. Ils se croient sujets à les voir ou à les entendre à tout moment. N'importe quel bruit inaccoutumé, n'importe quelle fantaisie de leur imagination prend aussitôt la forme d'une manifestation du démon. Si un tronc d'arbre noir, tout imbibé d'eau, paraît, disparaît, et reparaît dans l'eau, sous l'action du courant, ils ont vu un nekedzaltara. S'ils ont entendu dans les bois un son aigu qui n'est pas tout à fait le cri des oiseaux qui leur est familier, c'est un nekedzaltara qui les appelle. Il ne se passe pas de jour, dans un camp d'Indiens, sans qu'une personne rapporte qu'elle a vu ou entendu quelque chose de ce genre... Ces manifestations de la présence du démon sont aussi familières aux Ten'a que le bruit du vent ou le chant des oiseaux1. » Ailleurs, ce même missionnaire avait déjà écrit : « L'intensité aussi bien que l'étendue de leur croyance au démon dépasse nos conceptions. Leur imagination est toujours sur le qui-vive, prête à discerner quelque démon qui s'approche pendant l'obscurité ou même en plein jour, selon le cas. Il n'y a pas

1. Fr. J. Jette. S. J. On the superstitions of the Ten'a Indians. Anlhropos, VI (1911), p. 721-22.

de caprice d'une imagination déréglée si étrange qu'ils n'y ajoutent créance. A les entendre causer, on penserait qu'ils sont en contact constant avec le démon, et qu'ils l'ont vu des centaines de fois1. » Remplacez démon (devil) par ces esprits vaguement définis dont il est question plus haut : la description de M. Jette s'accorde pleinement avec toutes celles, si nombreuses, qui insistent sur l'omniprésence des forces mystiques plus ou moins diffuses dans le monde des primitifs.

Un bon observateur nous dit, en parlant d'une tribu bantoue. « Il est de la dernière importance, quand on étudie la sociologie de ces peuples, de faire effort pour se représenter à quel point est réelle et immédiate l'influence des esprits des ancêtres sur la vie quotidienne des indigènes. L'ethnologiste qui n'a pas vécu avec eux leur vie de tous les jours, et qui n'a pas cherché à comprendre leur point de vue, aura de la peine à donner à cette influence toute la part qui lui revient2. » On peut en dire autant de la plupart des sociétés inférieures. Les pères jésuites de la Nouvelle-France ont souvent insisté sur la place que les morts tenaient dans les préoccupations des Indiens. Et Codrington exprime la même idée d'une façon saisissante par une remarque sur les langues mélanésiennes. « Quand un indigène dit qu'il est un homme, il fait entendre qu'il est un homme, et non un esprit {ghost)> et non pas qu'il est un homme, et non un animal. Les êtres intelligents dans le monde se

1. Fr. J. Jette S. J. On the medicine-men of Ihe Teria (Déné). 1. A. I., XXXVII, p. 159.

2. G. W. Ilobley. Further researches inlo Kikuyu and Kamba religious beliefs and customs. J. A. I, XLI, p. 432.

divisent à ses yeux en deux catégories : les hommes qui sont en vie et les hommes qui sont morts, les ta-maur et les ta-mate de Motu. Quand les Mélanésiens voient des blancs pour la première fois, ils les prennent pour des ta-mate, c'est-à-dire, pour des esprits revenus au jour, et si les blancs demandent aux indigènes ce qu'ils (les indigènes), sont, ceux-ci déclarent être des hommes (ta-maur) et non des esprits l. »

De môme, chez les Chiriguanos (Amérique du Sud), quand deux hommes se rencontrent, le salut qu'ils échangent est le suivant : «r Es-tu vivant? » — « Oui, je suis vivant. » Et l'auteur ajoute : « D'autres tribus de l'Amérique du Sud ont la même façon de se saluer : par exemple, les Cainguà, qui sont aussi des Guaranis s. »

Bref, comme je l'ai exposé ailleurs, les'morts vivent, au moins pendant un certain temps ; ce sont des vivants d'une autre sorte que nous, pour qui certaines participations sont rompues ou affaiblies, mais qui ne cessent que peu à peu d'appartenir à leur groupe social. Pour comprendre la mentalité des primitifs , il faut renoncer d'abord à l'idée que nous avons de la mort et des morts, et tâcher d'y substituer celle qui domine darçs leurs représentations collectives.

En premier lieu, le moment de la mort n'est pas le même pour eux que pour nous. Nous croyons que là mort a lieu quand le cœur cesse de battre et que la respiration s'arrête entièrement. Mais, dans la plupart des sociétés inférieures, la mort se produit au moment où l'hôte du corps, qui a certains traits communs avec ce que nous appelons âme, le quitte définitivement, même si la vie physio-

1. R.H. Godrington. Melanesian languages,]). 82-88. — Cf. R. H.Codrington. The Melanesians. p. 21.

2. Domenico del Campana. Notizie intorno ai Ciriguani. Archivio per l'antropologia, 1902, XXXII, p. 100.

logique n'est pas encore éteinte. C'est là une des raisons qui expliquent les enterrements hâtifs si fréquents. Aux îles Fidji, « la toilette mortuaire est souvent commencée plusieurs heures avant que la personne soit réellement morte. J'en ai connu une qui a pris ensuite de la nourriture, une autre qui a vécu encore dix-huit heures. Ces personnes, dans l'opinion des Fidjiens, n'en étaient pas moins mortes. Manger, boire, parler, disent-ils, sont les actes involontaires du corps, de la coquille vide, selon leur expression; l'âme est déjà partie1. »

M. Nassau a entendu les nègres de l'Afrique occidentale tenir un langage tout semblable. « Il est arrivé souvent que des indigènes, moins intelligents, se trouvant avec moi au chevet d'un mourant, m'ont dit : « Il est mort ». Le malade, en effet, avait perdu connaissance, gisait raide, sans voir, sans parler, sans manger, et apparemment privé de sentiment : pourtant le cœur battait faiblement. J'appelai l'attention des parents sur cette preuve qu'il vivait encore. « Non, il est mort, son esprit est parti, il « ne voit, ni n'entend, ni ne sent. Ce léger mouvement n'est « que l'esprit du corps qui se secoue. Ce n'est pas une perce sonne, ce n'est pas notre parent. Lui, il est mort. » Et l'on commençait à préparer le corps pour l'enterrement. En 1863, dans l'île de Corisco, un homme vint me trouver et me demanda une « médecine » pour tuer ou pour calmer l'esprit du corps de sa mère, dont les mouvements le dérangeaient et l'empêchaient de faire la toilette mortuaire2. »

Toutefois, si l'àmea abandonné définitivement le corps, si la mort a eu lieu, le nouveau mort n'est pas pour cela

1. Th. Williams. Fiji and the Fijians, I, p. 188. — Cf. p. 195. Les femmes d'un chef sont étranglées pour le suivre dans la mort, alors que ce chef respire encore.

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