‹ La mentalité primitiveChapitre 4 sur 333 · AVANT-PROPOS III · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS III

techniques, les arts et les langues des primitifs. La connaissance de leurs habitudes mentales, en tant qu'elles se distinguent des nôtres, aidera à poser les questions en des termes qui n'en rendent pas impossible la solution. Elle fournira une sorte de fil conducteur. Il deviendra moins difficile, du moins dans un certain nombre de cas, de discerner les fins que les primitifs poursuivent plus ou moins consciemment. On comprendra mieux les moyens, parfois enfantins ou absurdes à nos yeux, qu'ils sont conduits à employer, et l'on remontera ainsi aux raisons profondes qui expliquent les formes ordinaires de leur activité, soit individuelle, soit sociale. Plusieurs chapitres du présent ouvrage sont des essais d'application de cette méthode à des cas relativement simples.

Il m'a semblé que leurs résultats confirmaient 1 analyse abstraite qui a été exposée dans les Fonctions mentales. En me fondant sur elle, en effet, j'ai pu rendre compte d'un certain nombre de faits, inexpliqués jusqu'à présent, ou que l'on interprétait par le moyen d'hypothèses simplement vraisemblables, sinon arbitraires. Les deux ouvrages se prêtent ainsi un mutuel appui. Ils procèdent tous deux d'un même effort pour pénétrer dans les modes de pensée et dans les principes d'action de ces hommes que nous appelons, bien improprement, primitifs, et qui sont à la fois si loin et

si près de nous1.

Septembre 1921.

1. Quelques parties de ce livre ont fait l'objet de leçons données au Imnpll lnslitute, à Boston, en novembre-décembre 1919.

Parmi les différences qui séparent la mentalité des sociétés inférieures de la nôtre, il en est une qui a arrêté l'attention d'un grand nombre de ceux qui les ont observées dans les conditions les plus favorables, c'est-à-dire avant qu'elles eussent été modifiées par un contact prolongé avec les blancs. Jlls ont constaté chez les primitifs une aversion décidée pour le raisonnement, pour ce que les logiciens appellent les opérations discursives de la pensée} ils ont remarqué en même temps que cette aversion ne provenait pas d'wne incapacité radicale, ou d'une impuissance naturelle de leur entendement, mais qu'elle s'expliquait plutôt par l'ensemble de leurs habitudes d'esprit. •

Par exemple, les pères jésuites qui ont vu les premiers les Indiens de l'Est de l'Amérique du Nord ne peuvent s'empêcher de faire cette réflexion : « Il faut supposer que les Iroquois sont incapables de raisonner comme font les Chinois et autres peuples policés à qui on prouve la foi et la vérité d'un Dieu. .., L'Iroquois ne se mène point par raisons. La première appréhension qu'il a des choses est le seul flambeau qui l'éclairé. Les motifs de crédibilité dont la théologie a coutume d'user pour convaincre les plus

Lévy-Bruhl. — Mentalité. 1

forts esprits ne sont point ici écoutés, où Ton qualifie du nom de mensonges nos plus grandes vérités. On ne croit ordinairement que ce qu'on voit *. » Le même père ajoute un peu plus loin : « Les vérités de l'Evangile ne leur eussent pas paru recevantes, si elles eussent été appuyées uniquement sur le raisonnement et sur le bon sens. Comme l'étude et la politesse leur manquent, il leur fallait quelque chose de plus grossier et de plus palpable pour faire impression sur leurs esprits. Quoiqu'il se trouve parmi eux des esprits aussi capables des sciences que le sont ceux des Européens, cependant leur éducation et la nécessité de chercher leur vie les a réduits à cet état que tous leurs raisonnements ne passent point ce qui appartient à la santé de leur corps, à l'heureux succès de la chasse, de leur pêche, de la traite et de la guerre; et toutes ces choses sont comme autant de principes dont ils tirent toutes leurs conclusions, non seulement pour leur demeure, leurs occupations et leur façon d'agir, mais même pour leurs superstitions et leurs divinités. »

En rapprochant ce passage du précédent, nous obtenons les éléments d'une description assez précise de la mentalité des Iroquois sur le point qui nous occupe. La différence essentielle entre ces « sauvages » et les infidèles plus policés qu'eux ne provient pas d'une infériorité intellectuelle qui leur serait propre : c'est un état de fait, dont l'explication, selon les pères, se trouverait dans leur état social et dans leurs mœurs. De même, le missionnaire Grantz dit des Groènlandais : « Leur réflexion ou leur invention se déploie dans les occupations nécessaires à leur subsistance, et ce qui n'est pas inséparablement associé à cela n'arrête jamais leur pensée. Aussi peut-on leur attribuer une simplicité sans sottise, et du bon sens

{. Relations des jésuites (éd. Thwaites), t. LVI1, p. 125 (1672-3).

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