TENDANCES MAITRESSES ET OBJETS HABITUELS
sans l'art de raisonner l. » Entendons : sans l'art de suivre un raisonnement tant soit peu abstrait. Car il n'est pas douteux que, en poursuivant les occupations nécessaires à leur subsistance, les Groënlandaisne raisonnent et n'adaptent des moyens, parfois compliqués, aux fins qu'ils recherchent. Mais ces opérations mentales ne se détachent pas des objets matériels qui les provoquent, et elles cessent aussitôt que leurs fins sont atteintes. Elles ne sont jamais pratiquées pour elles-mêmes, et elles ne nous paraissent pas, pour cette raison, s'élever à la dignité de ce que nous nommons proprement « pensée ». C'est ce que met en lumière un observateur moderne, qui a vécu avec les Esquimaux polaires. « Toutes leurs idées, dit-il, tournent autour de la poche à la baleine, de la chasse et du manger. Hors de cela, pensée pour eux est en général synonyme d'ennui ou de chagrin. « A quoi penses-tu? » demandais-je un jour, à la chasse, à un Esquimau qui paraissait plongé dans ses réflexions. Ma question le fit rire. « Vous voilà bien, vous autres blancs, qui vous occupez tant de pensées ; nous Esquimaux, nous ne pensons qu'à nos caches à viande : en aurons-nous assez ou non pour la longue nuit de l'hiver? Si la viande est en quantité suffisante, alors nous n'avons plus besoin de penser. Moi, j'ai de la viande plus qu'il ne m'en faut! » Je compris que je l'avais blessé en lui attribuant des « pensées »2.
Les premiers observateurs qui ont étudié les indigènes de l'Afrique australe nous ont laissé des remarques toutes semblables aux précédentes. Ici encore, les missionnaires constatent que « l'on ne croit que ce qu'on voit ». — « Au milieu des éclats de rire et des applaudis-