‹ La mentalité primitiveChapitre 46 sur 333 · Th. Hahn. TsuniGoam, p · texte numérisé non relu

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entre elles : on sait qu'elles sont fortement émotionnelles, que la mentalité primitive se soucie assez peu de la cohérence logique, et qu'enfin nous ne trouvons dans aucune société un ensemble de représentations qui soient du même temps et qui constitue un système. Tout donne à penser, au contraire, qu'il y en a d'extrêmement anciennes, et qu'à ce premier fonds d'autres sont venues se mêler, au cours des siècles, qui étaient plus ou moins compatibles avec les premières. Ce que nous constatons aujourd'hui est une sorte d'amalgame, un magma, aussi difficile à analyser pour nous que la stratification d'un terrain dont nous ne connaîtrons que la surface.

L'obscurité formidable qui tient ainsi à la nature même des représentations, s'accroît encore du fait des observateurs à qui nous les devons. Ils ne les recueillent qu'avec des idées préconçues touchant la survie et l'immortalité de l'âme. Ils ne se défient pas de la différence qui sépare notre pensée conceptuelle de celle des primitifs, qui l'est si peu, et leurs observations, ainsi faussées, demeurent au moins incomplètes, et le plus souvent inutilisables. Le mot « âme », et l'idée courante des « rapports de l'âme et du corps » causent une confusion inextricable.

Gomme la loi de participation régit les représentations relatives au commerce des vivants et des morts, ceux-ci sont présents quoique absents, et solidaires, bien qu'indépendants, du cadavre qui se décompose : le nouveau mort, au bout de quelques jours, se trouve à la fois dans son tombeau, dans le voisinage de la maison où il est mort, et loin sur la route du pays des ombres, s'il n'y est déjà arrivé.

Ceux qui, de leur vivant, ont tenu un rang éminent, et rempli des fonctions importantes, continuent de les exercer après leur mort, quoiqu'ils aient des successeurs. Chez beaucoup de tribus bantoues, par exemple, les chefs

décédés protègent encore leur groupe en cas de besoin; ils lui assurent comme auparavant la pluie et la régularité des saisons. Souvent ils restent propriétaires de leur bétail, qui ne peut être aliéné. On lui assigne des gardiens spéciaux. Ils sont suivis dans l'autre monde par un certain nombre de leurs femmes et de leurs esclaves, par les objets imprégnés de leur personne, etc. D'une façon générale, les morts, à des degrés divers, sont partie intégrante du groupe social, et l'individu ne s'y sent pas entièrement séparé d'eux. Il a ses obligations à leur égard, et il songe aussi peu à s'en étonner que de celles qui le lient aux vivants.

Les Mossi du Niger ont symbolisé d'une façon saisissante cette présence habituelle des morts dans le groupe social. Depuis le moment du décès jusqu'aux secondes funérailles, quelqu'un est chargé de représenter le mort, et de jouer son rôle, en chair et en os. « Tout Mossi mort de maladie, quel qu'il soit, homme, femme, enfant, naba (chef), se survit dans la personne de la kourita. S'il s'agit d'un homme marié, la kourita ou koutoarsa (qui imite le mort) est une femme de la famille du défunt, généralement une des femmes d'un de ses plus jeunes frères, et qui a une certaine ressemblance avec celui qui n'est plus. Elle est choisie par la famille, et parfois désignée par le mourant. Elle prend les habits du mort, sa couverture, son chapeau, ses savates, ses bracelets et ses bagues, elle porte la ceinture et les couteaux du défunt, marche avec son bâton, sa pioche, son doré, elle porte sa lance, le fer dirigé vers la terre. Elle marche comme celui qu'elle représente, et doit l'imiter en tout; elle le continue au milieu des siens. Si le mort était généralement accompagné d'un enfant portant sa sacoche, la kourita aura son enfant, qui la suivra avec cette même sacoche, mais mise à l'envers. Si le défunt était lépreux et ne possédait

plus de doigts, elle fera comme si elle n'en avait plus ; s'il aimait à rire, elle rira, s'il était grognon et disputait tout le monde, elle ne décolérera pas. Les enfants du défunt l'appelleront leur père, les femmes la nommeront leur mari, et lui prépareront la bouillie de mil. Si le mort était naba, on l'appellera naba : s'il ne l'était pas, on lui donnera le nom du mort.

« Elle agira ainsi jusqu'au jour du kouri (secondes funérailles). Ce jour-là, elle se rase la tête comme les autres membres de la famille, et son rôle est terminé. Elle garde cependant le nom de kourita, et au jour du partage, reçoit un habit en échange duquel elle rend les habits du mort; et si l'héritier est généreux, si l'héritage le permet, elle recevra quelques bestiaux, parfois un enfant. La kourita mourra plus tôt que si elle n'avait pas rempli ce rôle, dit-on, parce que les mânes des ancêtres viendront la chercher ; aussi cette fonction est-elle peu recherchée 1. » Ainsi, tant que le Mossi n'est pas définitivement séparé de son groupe par les dernières funérailles, les vivants le voient, et il se voit lui-même circuler parmi eux comme à l'ordinaire, sous la forme de la kourita. C'est une présence réelle de l'invisible, rendu sensible.

Callaway, qui nous a laissé de si précieux documents sur les croyances des Zoulous, avoue que « leur théorie n'est pas très conséquente avec elle-même ni très intelligible. . . Ils disent que l'ombre, évidemment celle qui est projetée par le corps, est ce qui deviendra finalement Yitongo ou esprit, à la mort du corps. Pour savoir si telle était vraiment leur pensée, je demandai : « L'ombre que projette mon corps, quand je marche, est-ce là mon esprit? » — « Non, ce n'est pas votre itongo (esprit). » Evidemment, ils pensaient que par « mon esprit » j'entendais un esprit d'un être

i. P. Eugène Mangin, P. B. Les Mossi. Anthropos, XI (1914), p. 732-3.

veillant sur moi, une sorte d'ange gardien, et non pas mon propre esprit. « Mais ce sera l'itongo ou l'esprit d'ancêtre pour vos enfants, quand vous serez mort. » Ils disent que l'ombre longue se raccourcit quand un homme approche de sa fin, et se contracte en quelque chose de très petit. Lorsqu'ils voient l'ombre d'un homme se réduire ainsi, ils savent qu'il va mourir. L'ombre longue s'en va quand un homme est mort, et c'est là ce qu'ils font entendre quand ils disent : « Son ombre est partie. » Mais il y a une ombre courte qui reste avec le cadavre et qui est brûlée avec lui. L'ombre longue devient un itongo ou un esprit d'ancêtre l. »

Il est de la plus haute importance que l'on connaisse les dispositions de Yitongo à l'égard des vivants. On a rendu au nouveau mort les honneurs ordinaires, on a célébré les obsèques selon les rites accoutumés : si X itongo ne donne pas signe de vie, on s'inquiète, et on essaie de savoir la raison de ce silence. Mais, le plus souvent, Yitongo fait parvenir aux siens des signes de sa satisfaction, soit par des rêves où ils le voient, soit en se manifestant à leurs yeux sous la forme d'un serpent qui entre dans la maison. On distingue très bien ces serpents itongo des autres, a Ceux qui sont de nature humaine se reconnaissent à ce qu'ils fréquentent les cabanes, ne mangent pas les souris, et ne sont pas effrayés par le bruit des hommes.

« On observe toujours qu'ils n'ont pas peur de l'ombre d'un homme, et un serpent qui est un itongo n'effraye pas les hommes non plus ; il n'y a pas d'alarme comme si une bête sauvage était dans la maison. Au contraire, on se sent heureux, on sent que le chef du village est venu2...

1. C. H. Callaway. The religious system of the Amazulu, p. 126 (note). Cf l'âme longue et l'âme courte des Papous de la Nouvelle-Guinée. Neuhaussi Deutsch Neu Guinea, III, p. 518.

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