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LA CAUSALITÉ

les Banlous, ne se distingue pas de celui-ci. Les vivants font appel à leurs morts comme les morts ont besoin de leurs vivants. Dans chaque conscience individuelle, les représentations collectives touchant le voisinage de ces morts, leur pouvoir, leur action sur la destinée de chacun, ou sur les phénomènes naturels, sont si constamment rappelées et tiennent une si grande place qu'elles font partie de sa vie même.

Omniprésence des esprits, maléfices et sortilèges toujours menaçants dans l'ombre, morts étroitement mêlés à la vie des vivants : cet ensemble de représentations est pour les primitifs une source inépuisable d'émotions, et c'est à lui que leur activité mentale doit ses caractères essentiels. Ellen'est pas seulement mystique, c'est-à-dire orientée à chaque instant vers les forces occultes. Elle n'est pas seulement prélogique, c'est-à-dire indifférente le plus souvent à la contradiction. Il y a plus : la causalité qu'elle se représente est d'un type autre que celui qui nous est familier, et ce troisième caractère est solidaire des deux premiers.

Le lien causal, tel que nous l'entendons, unit les phénomènes dans le temps, d'une façon nécessaire, et les conditionne de telle sorte qu'ils se disposent en séries irréversibles. En outre, les séries dé causes et d'effets se prolongent et s'entremêlent à l'infini. Tous les phénomènes de l'univers, comme dit Kant, sont dans une action réciproque universelle ; mais, si complexe que soit le réseau, la certitude où nous sommes que ces phénomènes se disposent toujours, en effet, en séries causales, fonde pour nous l'ordre du monde, et d'un mot l'expérience.

Pour la mentalité primitive, il en va bien autrement.

Tout, ou à peu près tout ce qui arrive, elle le rapporte, nous venons de le voir, à l'influence de puissances occultes ou mystiques (sorciers, morts, esprits, etc.). Ce faisant, elle obéit bien, sans doute, au même instinct mental que nous. Mais au lieu que, pour nous, la cause et l'effet sont donnés tous deux dans le temps et presque toujours dans l'espace, la mentalité primitive admet à chaque instant qu'un seul des deux termes soit perçu ; l'autre appartient à l'ensemble des êtres invisibles et non perceptibles.

Il est vrai qu'à ses yeux celui-ci n'est pas moins réel, pas moins immédiatement donné que l'autre, et c'est même là un des caractères propres à cette mentalité ; mais le lien causal entre ces termes hétérogènes va différer profondément de ce lien tel que nous nous le représentons. Un des deux termes, la cause, est sans contact visible avec les êtres et les faits du monde perçu par les sens. Elle est extra-spatiale, et, par suite, au moins sous un certain aspect, extra-temporelle. Sans doute, elle précède encore son effet, et ce sera le ressentiment éprouvé par un nouveau mort, par exemple, qui le déterminera à infliger telle ou telle souffrance aux survivants. Mais néanmoins le fait que les forces mystiques, qui sont les causes, demeurent invisibles et insaisissables aux moyens ordinaires de perception,- empêche de les situer dans le temps comme dans l'espace, et souvent ne permet pas de les individualiser. Elles flottent, elles rayonnent pour ainsi dire, venues d'une région inaccessible ; elles entourent de toutes parts l'homme qui ne s'étonne pas de les sentir présentes en plusieurs endroits à la fois. Le monde de l'expérience qui se constitue ainsi pour la mentalité primitive peut paraître plus riche que le nôtre, comme je l'ai dit plus haut, non pas seulement parce que cette expérience comprend des éléments que la nôtre ne contient pas, mais aussi parce que la structure en est autre. Ces élé-

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