LA CAUSALITÉ
ments mystiques semblent impliquer, pour la mentalité primitive, comme une dimension supplémentaire que la nôtre ignore, non pas une dimension de l'espace précisément, mais plutôt une dimension de l'expérience dans son ensemble. C'est cette constitution particulière de l'expérience qui fait que les primitifs considèrent comme simples et naturels des modes de causalité qui sont pour nous irreprésentables.
Pour la mentalité prélogique, la liaison causale se présente sous deux formes, d'ailleurs voisines. Tantôt une préliaison définie est imposée par les représentations collectives : par exemple, si tel tabou est violé, tel malheur se produira, ou, inversement, si tel malheur se produit, c'est que tel tabou a été violé. Ou bien le fait qui apparaît est rapporté d'une façon générale à une cause mystique : une épidémie règne, ce doit être la colère des ancêtres qui en est cause, ou la méchanceté d'un sorcier; on s'en assurera, soit par la divination, soit en faisant subir une ordalie aux individus suspects de sorcellerie. Dans un cas comme dans l'autre, la liaison entre la cause et l'effet estimmédiate. Elle n'admet pas dechaînonsintermédiaires, ou du moins, si elle en reconnaît, elle les regarde comme négligeables, et elle n'y prête aucune attention.
Quand nous disons qu'un empoisonnement a causé la mort, nous nous représentons un grand nombre de phénomènes qui ont suivi l'ingestion du poison, dans un ordre déterminé. La substance introduite dans le corps aura agi, par exemple, sur tel ou tel tissu, tel ou tel viscère; cette action aura retenti sur les centres nerveux, l'appareil respiratoire aura par suite été atteint, etc., jusqu'à ce qu'enfin l'ensemble des fonctions physiologiques se soit trouvé arrêté. Pour la mentalité primitive, si le poison agit, c'est uniquement parce que la victime aura été condamnée (doomed). Le lien est établi entre la mort
d'une part, et l'action fatale du sortilège d'autre part. Tous les phénomènes intermédiaires sont sans importance. Ils ne se produisent que par la volonté et surtout par la puissance du magicien. S'il avait voulu, ils auraient pu être autres. Ce n'est même pas un mécanisme qu'il déclenche. L'idée de ce mécanisme qui, à partir d'un moment donné, se déroulerait nécessairement, implique la notion claire du déterminisme de certains phénomènes. La mentalité primitive ne possède pas cette conception. Elle y supplée par la représentation d'instruments obéissants et dociles, tels que le crocodile qui enlève la victime à lui désignée par le sorcier. Il est sûr que le crocodile l'enlèvera. Mais ce n'est pas parce que l'homme se sera imprudemment exposé à l'attaque de l'animal. Au contraire, selon le primitif, si le crocodile ne servait d'instrument au sorcier, il ne ferait aucun mal à l'homme.
De même, la paralysie, les douleurs et enfin la mort produites par le poison ne sont nullement des effets nécessaires de sa présence dans le corps, mais les moyens que la force mystique a choisis pour tuer sa victime.
On voit maintenant la raison profonde qui rend la mentalité primitive indifférente à la recherche des causes secondes. Elle est habituée à un type de causalité qui lui cache, pour ainsi dire, le réseau de ces causes. Tandis que celles-ci constituent des nexus et des complexus qui se déploient dans le temps et dans l'espace, les causes mystiques vers lesquelles se tourne presque toujours la mentalité primitive, étant extra-spatiales et même parfois extratemporelles, excluent l'idée même de ces nexus et de ces complexus. Leur action ne peut être qu'immédiate. Même si elle se produit à distance (comme il arrive souvent pour les ensorcellements), et si son effet ne doit apparaître qu'au bout d'un certain délai, elle ne laisse pas pour cela