‹ La mentalité primitiveChapitre 56 sur 333 · LA CAUSALITÉ ET LE TEMPS · texte numérisé non relu

LA CAUSALITÉ ET LE TEMPS

d'être représentée — ou pour mieux dire sentie, — comme se produisant sans intermédiaire.

La liaison — toute mystique — et il faut dire le plus souvent la préliaison, joint directement la force occulte à l'effet produit, si^éloigné qu'il soit. La question du comment ne se pose donc presque jamais à cette mentalité. En même temps, le caractère immédiat de la causalité mystique équivaut, et au delà, à ce que nous appelons évidence, soit sensible, soit rationnelle ou intuitive. 11 est de la nature d'une préliaison d'être indiscutée et indiscutable. Quand les indigènes voient les Européens refuser d'y croire, ils les prennent en pitié, ou bien ils reconnaissent que ce qui vaut pour eux ne vaut pas pour les blancs. Conclusion fort juste, mais non pas au sens où ils le disent.

La prédominance dans leur esprit de ce type de causalité mystique et immédiate contribue à donner à leur mentalité, dans son ensemble, les caractères qui nous rendent si difficile d'y entrer tout à fait. Car il est à penser que ni le temps ni l'espace ne sont exactement pour eux ce qu'ils sont pour nous — j'entends pour nous dans la vie quotidienne et non pas dans la réflexion philosophique ou scientifique. Pouvons-nous nous représenter ce que serait notre idée familière du temps, si nous n'étions habitués à considérer les phénomènes comme enchaînés les uns aux autres par le lien causal?

C'est parce que ces phénomènes se disposent pour nous — sans que nous ayons à y réfléchir — en séries irréversibles, avec des intervalles déterminés et mesurables ; c'est parce que les effets et les causes nous apparaissent comme rangés dans l'espace ambiant, que le temps nous semble aussi être un quantum homogène, divisible en parties identiques entre elles, et qui se succèdent avec une parfaite régularité. Mais pour des esprits à qui ces séries J

régulières de phénomènes dans l'espace sont indifférentes, et qui ne prêtent nulle attention, du moins réfléchie, à la succession irréversible des causes et des effets, quelle est la représentation du temps ? Faute de support, elle ne peut être qu'indistincte et mal définie. Elle se rapproche plutôt d'un sentiment subjectif de la durée, non sans quelque analogie avec celui qui a été décrit par M. Bergson. Elle est à peine une représentation.

L'idée que nous avons du temps nous paraît appartenir par nature à l'esprit humain. Mais c'est là une illusion. Cette idée n'existe guère pour la mentalité primitive, qui voit la liaison causale immédiate entre Je phénomène donné et la force occulte extra-spatiale.

Gomme M. Hubert l'a montré1, la mentalité primitive a bien plutôt un sentiment du temps, d'après ses qualités, qu'elle ne se le représente par ses caractères .objectifs. « Les nègres qui demeurent plus avant dans le pays, écrit Bosman, distinguent le temps d'une plaisante manière, à savoir en temps heureux et en temps malheureux. Il y a quelques pays où le grand temps heureux dure dix-neuf jours, et le petit (car il faut savoir qu'ils y mettent encore de la différence) dure sept jours; entre ces deux temps, ils comptent sept jours malheureux, qui sont proprement leurs vacances, car ils ne voyagent point pendant ces jourslà, ni ne se mettent point en campagne, ni n'entreprennent rien de considérable, mais demeurent tranquillement sans rien faire 2. » On reconnaît la distinction classique des périodes fastes et néfastes. Les périodes et les points saillants du temps sont caractérisés par les manifestations des puissances mystiques qui s'y produisent : c'est à elles, et à elles presque uni-

1. Hubert et Jlauss. Mélanges d'histoire des religions, p. 197 sqq.

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