LA CAUSALITÉ ET LE TEMPS
quement que la mentalité primitive s'attache. Certains ^observateurs en ont fait la remarque en termes exprès.
Ainsi, « ce que nous autres Européens appelons le passé est lié au présent et celui-ci à son tour est lié à l'avenir. Mais ces gens, croyant à une vie composée de deux existences que rien ne sépare, et qui plongent Tune dans l'autre, comme l'humain dans le spirituel, et le spirituel dans l'humain, le temps en réalité n'a pas pour eux les divisions qu'il a pour nous. De même, il n'a ni valeur ni objet, et pour cette raison on le traite avec une indifférence et un mépris entièrement inexplicables pour l'Européen1. » Ce remarquable passage du major Léonard est obscur, peut-être comme les représentations mêmes dont il veut donner l'idée. Mais ce sont bien celles d'esprits qui vivent au moins autant dans le monde des réalités invisibles que dans ce que nous appelons la réalité objective.
Ce qui vient d'être dit du temps s'applique aussi à l'espace, et pour les mêmes raisons. L'espace que nous nous représentons comme parfaitement homogène — non pas seulement l'espace des géomètres, mais l'espace impliqué dans nos représentations courantes, nous apparaît comme une toile de fond, indifférente aux objets qui s'y dessinent. Que les phénomènes se produisent dans telle ou telle région de l'espace, au nord ou au midi, en haut ou en bas, à notre gauche ou à notre droite, cela, à nos yeux, n'intéresse en rien ces phénomènes eux-mêmes ; cela nous permet simplement de les situer et souvent de les mesurer. Mais une telle représentation de l'espace n'est possible que pour des esprits habitués à la considération des séries de causes secondes, qui en effet ne varient pas quelle que soit la région de l'espace où elles soient données. Supposons des esprits orientés tout autre-
1. Major A. G. Léonard. The lower Niger and its tribes, p. 181.
ment, préoccupés avant tout et presque uniquement de forces occultes et de puissances mystiques dont l'action se manifeste d'une manière immédiate. Ces esprits ne se représenteront pas l'espace comme un quantum uniforme et indifférent. Au contraire, il leur apparaîtra chargé de qualités : ses régions auront des vertus propres, elles participeront des puissances mystiques qui s'y révéleront. Il ne sera pas tant représenté que senti, et les différentes directions et situations dans l'espace se distingueront qualitativement les unes des autres.
En dépit des apparences, l'espace homogène n'est donc pas plus une donnée naturelle de l'esprit humain que le temps homogène. Sans doute, le primitif se meut dans l'espace exactement comme nous; sans doute, pour lancer ses projectiles ou pour atteindre un but éloigné, il sait, comme nous, et parfois mieux que nous, évaluer rapidement les distances, retrouver une direction, etc. Mais autre chose est l'action dans l'espace, autre chose la représentation de cet espace. Il en est ici comme de la causalité. Les primitifs usent constamment de la liaison effective des causes et des effets. Dans la construction des ustensiles, par exemple, ou dans celle des pièges, ils font souvent preuve d'une ingéniosité qui implique une observation très fine de cette liaison. S'ensuit-il que leur représentation de la causalité soit semblable à la nôtre ? Pour conclure à cette conséquence, il faudrait admettre que posséder un mode d'activité, c'est posséder du même coup l'analyse de cette activité et la connaissance réfléchie des processus mentaux ou physiologiques qui l'accompagnent. Postulat qu'il suffit de formuler pour voir qu'il est insoutenable.
Quand nous décrivons l'expérience où se meut la mentalité primitive, comme différente de la nôtre, il s'agit du monde que constituent leurs représentations collée-