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LES CADRES DE L EXPÉRIENCE

tives. Du point de vue de l'action, ils se déplacent dans l'espace comme nous (et comme les animaux); ils atteignent leur fins par le moyen d'instruments dont l'usage implique la liaison effective des causes et des effets, et s'ils ne se conformaient à cette liaison objective, comme nous encore (et comme les animaux), ils périraient aussitôt. Mais justement ce qui les fait hommes, c'est que le groupe social ne se contente pas d'agir pour vivre. Chaque individu a de la réalité où il vit et où il agit une représentation étroitement solidaire de la structure de ce groupe. En fait, les esprits s'y attachent surtout à autre chose qu'aux liaisons objectives sur lesquelles l'activité pratique et l'industrie se fondent.

C'est ainsi que dans la mentalité primitive, toute mystique et prélogique, non seulement les données, mais les cadres mêmes de l'expérience ne coïncident pas avec les nôtres. La théorie célèbre de M. Bergson, qui veut que nous concevions le temps comme un quantum homogène par une confusion de la durée vivante avec l'espace, qui en est un, ne semble pas s'appliquer à la mentalité primitive. C'est seulement dans des sociétés déjà développées, lorsque les préliaisons mystiques s'affaiblissent et tendent à se dissocier, lorsque se fortifie l'habitude de prêter attention aux liaisons des causes secondes et de leurs effets, que l'espace devient homogène dans les représentations, et que le temps commence à le devenir aussi. Les cadres de notre expérience se dessinent ainsi peu à peu, s'affermissent et se fixent. Beaucoup plus tard, quand la réflexion nous les fait saisir dans notre propre esprit, nous sommes tentés de croire qu'ils en sont des éléments constitutifs — innés, disaient jadis les philosophes. L'observation et l'analyse des représentations collectives dans les sociétés inférieures sont loin de confirmer cette hypothèse.

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