‹ La mentalité primitiveChapitre 60 sur 333 · MANIFESTATIONS DES FORCES INVISIBLES · texte numérisé non relu

MANIFESTATIONS DES FORCES INVISIBLES

aller toujours plus loin. Très vite elle atteint son but, ou elle n'aboutit pas du tout. En outre, la plupart des représentations collectives qui l'occupent ont un caractère émotionnel très marqué, et les préliaisons établies entre elles sont bien souvent de nature prélogique et imperméables à l'expérience.

Ce qu'il lui importe de saisir avant tout, c'est l'action des forces mystiques dont les primitifs se sentent entourés. Ces forces sont, par leur nature même, invisibles et non perceptibles. Elles ne se révèlent que par des manifestations plus ou moins explicites, plus ou moins significatives, plus ou moins fréquentes. Il faudra donc apprendre à les discerner, à les recueillir, et à les comprendre. Déjà, comme on l'a vu plus haut, tout ce qui apparaît d'insolite, de fortuit, d'extraordinaire, de frappant et d'imprévu est interprété comme une manifestation des puissances occultes. Mais il y en a d'autres, plus directes, et surtout plus régulières, par lesquelles ces puissances font savoir ce qui va arriver, et en avertissent, pour ainsi dire, l'individu ou le groupe social. De ce genre sont les rêves, et les présages bons ou mauvais. Lorsque ces manifestations ne se produisent pas d'elles-mêmes, la mentalité primitive s'ingénie à les solliciter. Elle invente des moyens de se les procurer (rêves provoqués, procédés de divination, ordalies, etc.). Elle obtient ainsi maintes données qui trouvent place dans le cadre de son expérience, et qui ne contribuent pas peu à la rendre souvent déconcertante pour nous.

Pour la mentalité primitive, comme on sait, le monde visible et le monde invisible n'en font qu'un. La communication entre ce que nous appelons la réalité sensible et

9ô LES RÊVES

les puissances mystiques est donc constante. Mais nulle part peut-être elle ne s'effectue d'une façon plus immédiate et plus complète que dans les rêves, où l'homme passe et repasse d'un monde à l'autre sans s'en apercevoir. Telle est en effet la représentation ordinaire du rêve chez les primitifs. L' « âme »* quitte momentanément son corps. Elle s'en va parfois très loin, elle converse avec des esprits ou des morts. Au moment du réveil, elle vient reprendre sa place dans le corps. Si alors un maléfice ou un accident quelconque l'empêche d'y rentrer, la maladie et bientôt la mort sont à craindre. D'autres fois, ce sont les esprits des morts, ou bien d'autres puissances, qui viennent rendre visite à l'âme pendant qu'elle dort.

Le rêve apporte ainsi aux primitifs des données qui, à leurs yeux, valent autant, sinon plus, que les perceptions acquises pendant la veille. Ils n'ont pas besoin, pour accepter ces données au même titre que les autres, de la « philosophie naturelle » que leur prêtent Tylor et son école. Us ne sont pas non plus dupes d'une grossière illusion psychologique. Us savent très bien distinguer le rêve d'avec les perceptions de la veille, et qu'ils ne rêvent que lorsqu'ils dorment. Mais ils ne s'étonnent nullement de ce que leurs songes les mettent en rapport direct avec les puissances qui ne se laissent ni voir ni toucher. Us ne sont pas plus surpris de posséder cette faculté que d'être doués de la vue et de l'ouïe. Sans doute, elle ne s'exerce pas à volonté ni constamment, comme les sens. Mais n'est-il pas naturel que les puissances mystiques restent maîtresses d'accorder ou de refuser qu'on ait commerce avec elles? D'ailleurs, le rêve n'est pas un fait assez rare pour contraster avec l'expérience ordinaire. Dans nombre de sociétés inférieures, où chacun prête aux rêves la plus

1. J'emploie ce mot, faute d'un autre qui s"adapte mieux aux représentations de la mentalité primitive.

grande attention, les gens s'interrogent les uns les autres tous les matins sur leurs songes, se les racontent, et les interprètent : il y a toujours au moins quelqu'un d'entre eux qui a rêvé.

L'image homérique : « le sommeil est le frère de la mort » vient sans doute de fort loin. Pour les primitifs, elle est vraie à la lettre. Le nouveau mort, comme on sait, seloneux, continueàvivre, mais dansdes conditionsnouvelles. Il ne s'éloigne pas tout de suite ; il demeure dans le voisinage et il continue à agir sur son groupe social, qui sent sa présence et ne peut pas se désintéresser de lui. Son » àme » a quitté son corps. Mais ce corps est resté, et tant qu'il n'est pas tout à fait décomposé, les participations entre le nouveau mort et son groupe ne sont que partiellement rompues. De même, quand un homme rêve en dormant, son âme s'est séparée de son corps et, jusqu'à ce qu'elle y rentre, il se trouve dans un état tout à fait semblable à celui des nouveaux morts. Parfois, les primitifs expriment cette idée en termes frappants. Ainsi, en Afrique occidentale allemande, « rêver {drokuku) » veut dire « être à demi mort ». — « Dans le rêve, l'àme s'éloigne du corps et s'en va dans le pays des songes, où, en un instant, on croit voir et posséder les objets, mais ils ne se laissent pas retenir... Néanmoins, ces ombres sont considérées comme réelles. Par exemple, si l'on a vu en songe quelqu'un qui est mort depuis longtemps, on a vraiment conversé avec lui. En rêve, on voit des objets réels, des événements qui se passent « pour de vrai », et l'âme temporairement libérée du corps parle et agit comme elle le fait en plein jour quand elle est dans le corps. La seule différence consiste en ceci : dans le rêve elle se meut non dans le monde du visible, mais dans le monde de l'invisible1. »

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