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L'Indien, en commettant sa tentative d'assassinat, ne se considère pas comme l'agresseur. 11 ne fait que rendre la pareille à M. Grubb. Ce qu'il a vu en rêve est réel : donc, c'est M. Grubb qui l'a attaqué, et l'Indien en ripostant est dans le cas de légitime défense. Prend-il la scène qu'il a vue en rêve comme passée ou comme future ? Gomme future évidemment, puisqu'il n'a pas encore essuyé le feu de M. Grubb et qu'il n'a pas été atteint. Mais elle n'en a pas moins eu lieu, et elle justifie sa riposte1.
Le fait suivant implique une difficulté encore plus inextricable, si l'on n'admet pas que l'expérience de ces Indiens se dispose dans des cadres moins rigides que la nôtre, de sorte qu'elle contient, au même moment, des données qui, pour nous, devraient nécessairement s'exclure les unes les autres. « Cet homme arriva à mon village, venant d'un endroit distant de 150 milles à peu près. Il me demanda une indemnité pour des potirons que j'avais volés récemment dans son jardin. Profondément surpris, je lui dis que j'avais été loin de son jardin depuis longtemps, et qu'ainsi il était impossible que j'eusse volé ses potirons. Je croyais d'abord à une plaisanterie, mais je m'aperçus bientôt que l'homme était fort sérieux. Etre accusé de vol par un Indien, c'était une expérience nouvelle pour moi. A mes reproches, il répondit en admettant très franchement que je n'avais pas pris les potirons. Quand il me dit
1. Une observation toute semblable a été recueillie récemment dans l'île de Florès. « Tout ce dont l'âme prend connaissance en rêve est considéré comme absolument réel, même si des faits palpables le contredisent ensuite. Un homme a été assassiné par un autre, parce que celui-ci avait vu, en rêve, sa sœur tuée par lui. A son réveil, il aurait pu. sans aucune peine, se convaincre que sa sœur était encore en vie. Mais cela ne lui parut pas nécessaire. Il accomplit d'abord son acte de vengeance. En présence du juge, et informé comme il était maintenant du fait que sa sœur était encore vivante, il n'en persista pas moins à soutenir, et de bonne foi, qu'il était dans son droit. » Van Sachtelen. Endeh {Flores) p. 129. Afededeelingen van het bureau voor de bestuurszaken der buitengeweslen, bevoerkt door het Encyclopaedisch Bureau. Aflevering XIV. (1921).
cela, je compris de moins en moins. Je me serais fâché, si je n'avais vu qu'il était parfaitement convaincu, et je me sentis, au contraire, profondément intéressé. Par la suite, je découvris qu'il avait rêvé que j 'étais une nuit dans son jardin, et que, caché derrière quelques plantes très hautes, il me voyait briser et emporter trois potirons. C'est eux qu'il voulait me faire payer. « Oui, lui dis-je, « mais vous avez reconnu tout à l'heure que je ne les ai pas « pris. » 11 en tomba d'accord de nouveau, mais il ajouta immédiatement : « Si vous aviez été là, vous les auriez « pris », montrant ainsi qu'il regardait l'acte de mon âme (qu'il supposait avoir rencontrée dans son jardin) comme étant réellement voulu par moi, et ce que j'aurais commis en fait si j'avais été là en chair et en os l. »
Cette discussion jette un trait de lumière sur les opérations mentales de l'Indien. M. Grubb pense lui avoir fait toucher du doigt l'impossibilité de considérer son rêve comme réel, et il s'explique l'obstination de l'Indien en lui attribuant la croyance que les intentions de l'âme équivalent à des actes. Mais il reconnaît, en même temps, que l'Indien persiste à affirmer qu'il a rencontré cette âme dans son jardin. En fait, l'Indien ne doute pas qu'il n'ait vu M. Grubb en personne. Quand celui-ci objecte qu'à ce moment il était à 150 milles de distance, l'Indien en convient. Mais l'incompatibilité logique entre les deux affirmations ne suffit pas pour lui faire abandonner celle qui est fondée sur son rêve, et il les maintient toutes deux. Il maintient surtout celle qui repose sur ce qu'il a vu de ses yeux, pendant qu'il rêvait. Il aime mieux admettre implicitement ce que les scolastiques appelaient la midtiprésence d'un même être, que de douter de ce qui est certain pour lui. C'est là une conséquence nécessaire de la
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nature de son expérience, qui, outre les réalités que nous appelons objectives, en comprend une infinité d'autres appartenant au monde invisible. Ni notre temps, ni notre espace, ni nos principes logiques ne sont plus ici suffisants. C'est une des raisons qui font considérer cette mentalité comme « prélogique. »
La multiprésence implicitement admise par l'Indien de M. Grubb n'est pas un cas isolé. Dans un grand nombre de sociétés inférieures, on se représente de la même façon une multiprésence du nouveau mort, qui, pour la plus grande perplexité de l'observateur européen, habite à la fois la tombe où gît son corps, et hante la demeure où il a vécu. La contradiction n'est pas sentie, et, en général, il ne suffit pas de la faire remarquer pour la faire disparaître.
Dans les sociétés déjà plus développées de l'Afrique australe, l'obsession de la sorcellerie est continuelle. D'autre part, on se tient en contact constant avec les morts, tant avec ceux dont le souvenir est encore vivant qu'avec la masse amalgamée des « ancêtres. » Il est donc naturel que les songes servent à ce commerce, et qu'ils soient utiles aussi pour la découverte des sorciers. C'est, en effet, ce qui est attesté par nombre d'observateurs. Le songe révèle les menées d'un ennemi secret. Chez les Cafres, « un peu avant la mort de Gaika, ce chef envoya un messager à une vieille femme, qui avait été l'une de ses concubines, mais qui vivait maintenant à la mission, pour l'informer qu'il avait rêvé d'elle la nuit précédente, et qu'il désirait la voir à son kraal. Elle refusa... Le lendemain, trois chefs vinrent trouver M. Chalmers, et, lui ayant demandé un entretien particulier, l'informèrent à voix basse que la
femme qu'ils étaient venus réclamer avait ensorcelé le chef par le moyen de poils de chèvre, mêlés à de vieux chiffons f . » — « Un homme rêve que sa vie est menacée par quelqu'un qu'il a toujours regardé comme un ami véritable. En se réveillant, il dit : « Voilà qui est étrange : un « homme qui ne s'abaisse jamais à aucune lâcheté veut « me faire mourir. Je n'y comprends rien, mais il faut que ce soit vrai, car « les rêves ne mentent jamais. » Et, malgré les protestations d'innocence de son ami, il cesse aussitôt de le voir2. » Callaway rapporte un trait tout semblable, en se tenant plus près du langage des indigènes. « Parfois un homme agit avec' l'intention secrète de faire du mal à un autre sans qu'il le sache, et sans qu'il en soupçonne même l'auteur, celui-ci étant son ami. Mais s'il entend dans un rêve une voix qui lui dit : « Un tel fait seulement « semblant d'être ton ami. Ne vois-tu pas qu'il te tuera? « Que penses-tu qu'il ait dans l'esprit quand il dit telles « ou telles choses (allusion à des propos que l'autre a « tenus) ? » il s'en souvient, et il s'écrie : « Oui, pour sûr, « un tel me hait pour cette raison. » Et il commence à le tenir à l'écart, et à être sur ses gardes. Et si son ami lui dit : « Un tel, vous m'évitez maintenant. Qu'est-ce qu'il « y a ? Quelle raison nous sépare ? » il répond par une défaite3... »
Entre son amitié et son rêve, l'indigène n'hésite pas. Il est surpris, mais il ne doute pas. Le rêve est une révélation qui vient du monde de l'invisible. La négliger serait folie. Les petits potentats africains mettent toujours à profit ces avertissements. « Si Casembe rêve d'un homme deux ou trois fois, il le fait tuer, parce que c'est un homme
1. A. Steedman. Wanderings and adventurex in the interior of South Africa, I, p. 229-30.