Relations des jésuites, X (1636), p. 170. (P. Le Jeune
Lévy-Bruhl. — Mentalité. 8
voisins, se croirait coupable d'un grand crime si elle en omettait un seul. Le peuple ne pense qu'à cela; il ne s'entretient point d'autre chose, toutes leurs cabanes sont remplies de leurs songes1. »
On ne saurait, semble-t-il, exposer en termes plus forts et plus expressifs l'intervention constante des puissances invisibles dans la conduite et dans la vie des Indiens, et la prépondérance des éléments mystiques de l'expérience sur les autres. Le songe est la voie par où ces éléments se manifestent. Ces révélations ne sont pas seulement acceptées par les Indiens sans plus de difficulté que les données sensibles : elles sont en outre l'objet d'un respect religieux. Les mots divinités, dieu, oracle, religion, reviennent sans cesse sous la plume des jésuites à propos des songes. Une s'agit pas seulement de conseils, d'indications, de suggestions amicales, d'avertissements officieuxreçus en rêve : ce sont presque toujours des ordres. Rien ne pourra empêcher l'Indien d'y obéir. « S'ils ont songé la nuit qu'il faut qu'ils tuent quelque Français, gare le premier qu'ils rencontrent à l'écart"...» — «Si nos songes n'étaient pas vrais, si bien les leurs, et qu'ils mourraient s'ils ne les mettaient en exécution. A ce compte, nos vies dépendent des songes d'un sauvage, car s'ils rêvaient qu'il nous faut tuer, infailliblement ils nous tueraient, s'ils pouvaient. On m'a dit qu'autrefois l'un d'eux, ayant songé que pour être guéri d'une maladie qui le travaillait, il lui fallait tuer un certain Français, il l'envoya appeler3... »
Pourquoi est-il si impérieusement nécessaire que l'Indien obéisse à ce que le songe lui a ordonné, ou plus précisément, qu'il exécute, une fois éveillé, ce qu'il s'est vu faire en songe ? La question s'est posée bien des fois aux