Ibd., XLIII (1656-57), p
♦2. Ibd., XLII (1655-56), p. 150-52.
pour déterminer les dix amis de l'Indien à risquer ainsi leur vie, que le songe exprimât un « désir de l'âme » auquel il était impossible de ne pas obéir, sous peine des plus grands malheurs; mais on ne nous dit pas que cet Indien fût déjà malade.
La même remarque vaut pour les rêves qui intéressaient particulièrement les missionnaires. Comme les Bantous dont il a été parlé plus haut, les Indiens ne se décidaient guère à se convertir que s'ils avaient rêvé qu'ils le faisaient, ou si, du moins, un rêve les y avait engagés. « Je suis tout disposé à embrasser la foi et à me faire chrétien, quelque horreur que j'en aie, nous disait un de ces pauvres esclaves de Satan, pourvu que mon songe me le commande. En effet, rien ne leur semble difficile quand il faut obéir au songe '. »
Une dernière difficulté se présente alors, dont les pères jésuites ne paraissent plus s'être préoccupés. Qu'est-ce au juste que cette âme qui fait savoir en songe ce qu'il lui faut, et dont les désirs sont des ordres qu'il est nécessaire à tout prix d'exécuter? Le terme d' « âme » est bien vague. Peut-il avoir le même sens dans l'esprit des jésuites et dans les représentations collectives des Indiens? Ceux-ci, nous dit-on, admettent l'existence d'au moins deux « âmes » dans chaque homme. L'une ressemble fort à un principe vital, et sa destinée suit celle du corps ; l'autre habite le corps pendant la vie, mais elle le quitte au moment de la mort. Elle lui préexistait et elle lui survit. Entre cette seconde âme, hôte du corps, de qui dépendent le bien-être et la vie même de l'homme pendant son existence actuelle, et son génie tutélaire, son ange gardien, son my god personnel (expression de Powell), son protecteur, ou son totem individuel, il y a une participation que les obser-
1. Ibd., XXIII (1642). Cf. XLI (1653-54). p. 142, LVII (1672-73), p. 194-95.
vateurs n'ont jamais pu rendre claire, et qui ne doit pas sans doute le devenir. Cette participation étroite ne va peut-être pas jusqu'à la fusion, jusqu'à l'identité des deux êtres1. Mais elle est telle pourtant que l'Indien se sent entièrement dans la dépendance de ce genius, qui en toute occasion peut le rendre heureux ou malheureux. Il n'y a pas de plus grand malheur que d'encourir sa disgrâce. Si l'Indien se l'aliène, il est sûr qu'il mourra.
Admettons que le songe soit l'expression de la volonté du genius : aussitôt, le respect, la crainte, le besoin d'obéissance immédiate, dont les Indiens donnent des témoignages si frappants, trouvent l'explication la plus naturelle. Exécuter l'ordre du songe est bien pour eux une question de vie ou de mort. En refusant de donner à l'un d'eux, ou de faire pour lui, ce que son geîiius demande, dans un songe, que l'on fasse ou qu'on lui donne, on commet bien une sorte de meurtre.
Or, en fait, la terminologie des pères jésuites est assez flottante, et il arrive que, dans leurs récits, le totem individuel de l'Indien ne se distingue pas de son âme. Gharlevoix le dit expressément : « Dans l'Acadie, on ne refuse rien au malade dejce qu'il demande, parce que ses désirs, en cet état, sont des ordres du génie tutélaire 2. »
La maladie, dans un grandnombre de cas, est un signe qui apprend à l'Indien que son génie tutélaire est offensé, ou
i. Durkheim, qui a longuement étudié la notion dame dans les sociétés australiennes, y voit à la fois un principe individuel, et le totem du clan. 11 arrive à cette conclusion que « l'âme, d'une manière générale, n'est pas autre chose que le principe totémique, incarné dans chaque individu... Il est nécessité à se partager et à se fragmenter entre elles. Chacun de ces fragments est une âme. » D'autre part « l'idée de totem et celle d'ancêtre sont si voisines l'une de l'autre que, parfois, on paraît les confondre. »... « Et si l'ancêtre se confond à ce point avec l'être totémique. il n'en peut être autrement de l'âme individuelle qui tient de si près à l'âme ancestrale. » Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 355-367.
2. P. F. X. de Charlevoix. Journal d'un voyage dans l'Amérique septentrionale. III, p. 367.
mécontent parce qu'un de ses désirs n'est pas satisfait, et qu'il menace de l'abandonner, ce qui le ferait mourir. Comment savoir quel est ce désir, ou ce qui pourrait apaiser le g émus*! Lui seul peut le dire, et il le fait connaître par un songe, que l'on aura le devoir strict d'exécuter. Cette hypothèse s'impose d'autant plus que c'est toujours dans une vision ou dans un rêve — soit qu'il se produise spontanément, soit qu'on le sollicite et qu'on le provoque — que l'Indien a aperçu pour la première fois son génie protecteur. Il n'a pas d'autre moyen de le connaître. Il est donc tout disposé à croire que les rêves, ou du moins certains rêves, sont des communications à lui faites par son genius. Ce sera le procédé ordinaire de ses révélations, et l'on sait que les relations entre l'Indien et son totem individuel sont constantes. « Il doit l'honorer, suivre ses avis, mériter ses faveurs, mettre en lui toute sa confiance, et craindre les effets de son courroux s'il néglige de s'acquitter de ce qu'il lui doit1. »
Pour conclure sur ce point, je rapporterai un fait, observé chez les Chippeways, de désobéissance partielle à un rêve, qui paraît confirmer pleinement notre interprétation. « La veille au soir du départ de la troupe, un des Indiens, dont le totam (totem) était l'ours, rêva que s'il se rendait à un certain endroit marécageux, au pied d'une haute montagne, à peu près à cinq jours de marche de mon wigwam, il verrait un grand troupeau d'élans, de cerfs et d'autres animaux, mais qu'il fallait qu'il fût accompagné d'au moins dix bons chasseurs. A son réveil, il raconta son rêve aux autres, et les pria de venir avec lui; tous refusèrent, alléguant que cela les détournerait de leur chemin, et que leur terrain de chasse était moins éloigné. L'Indien avait pour son rêve le respect supersti-