REMARQUES PRÉLIMINAIRE
tort cependant d'admettre d'avance, sans examen, que ce qui est vrai des présages dans l'antiquité classique, l'est nécessairement aussi des présages dans les sociétés inférieures. Il sera d'une bonne méthode d'étudier d'abord les présages des primitifs, comme si nous ne connaissions pas ceux des anciens ni les théories qu'ils en ont données. Peut-être l'analyse des faits recueillis chez les primitifs jettera-t-elle, au contraire, une nouvelle lumière sur les présages dans les sociétés classiques, et nous les fera-telle mieux comprendre. Si la comparaison n'a pas été anticipée dans le cours même de cette étude, elle n'en sera que plus féconde.
Laissons donc de côté, au moins provisoirement, les présages des Grecs et des Romains, et attachons-nous à ceux qu'observent les primitifs. Pour les bien comprendre, et pour entrer dans la disposition d'esprit que produit l'apparition de ces présages, deux remarques préliminaires sont indispensables.
1° Les présages annoncent, par exemple, que l'entreprise où l'on va s'engager réussira ou échouera, ou bien ils avertissent d'un danger plus ou moins imminent que l'on ne soupçonnait pas. En cela, ils se distinguent d'autres révélations que la mentalité primitive perçoit constamment autour d'elle. Tout ce qui est insolite, comme on sait, est révélation. Tout accident est révélation, car il n'y a rien de fortuit, et ce qui sort tant soit peu de l'ordinaire manifeste l'action des puissances occultes. Mais les révélations de cette sorte portent le plus souvent sur le passé. Elles font connaître, par exemple, que des pratiques magiques se sont exercées contre quelqu'un, que des tabous ont été violés, que des morts sont mécontents parce que leurs désirs ont été négligés, etc. Les présages sont ainsi une espèce dans un genre qui en compte beaucoup d'autres. Ce sont des révélations touchant des événements à venir.
Comme telles, elles ont une importance capitale, puisque l'avenir est encore contingent, et que la connaissance du passé n'est guère précieuse, le plus souvent, aux yeux des primitifs, que par l'intérêt qu'elle présente pour le moment actuel ou pour l'avenir.
Mais nous savons que le temps n'est pas représenté dans leur esprit tout à fait comme dans le nôtre. Ils ne voient pas s'étendre indéfiniment devant leur imagination cette sorte de ligne droite, toujours semblable à elle-même, sur laquelle se situeront les événements, où la prévision peut les ranger d'avance en une série unilinéaire et irréversible, où ils se disposent nécessairement les uns après les autres. Le temps n'est pas pour le primitif, comme il l'est pour nous, une sorte d'intuition intellectualisée,' un « ordre de successions ». Encore moins est-il un quantum homogène. Il est senti qualitativement, plutôt que représenté. Si deux événements doivent se suivre à un certain intervalle, le primitif voit bien le second comme futur relativement au premier, mais sans distinguer nettement les termes intermédiaires qui les séparent, à moins, ce qui n'arrive guère, que ces termes n'aient pour lui un intérêt exceptionnel.
Bref, un événement à venir, en général, n'est pas situé nettement àtelleou telle distance déterminée sur la ligne du temps futur ; il est vaguement représenté et senti comme à venir1.
2° Cette particularité mentale, chez les primitifs, est
1. C'est là une des raisons principales de 1' « imprévoyance » si souvent observée et déplorée par les observateurs dans les sociétés inférieures. Sans doute, elle a encore d'autres causes, d'ordre social et économique ; mais elle provient surtout des habitudes mentales des primitifs. Ils ne se représentent le temps à venir que très confusément, comme en témoignent en général leurs langues, assez pauvres de moyens pour exprimer les nuances du futur. De là, une sorte de myopie qui les empêche de bien situer ce qui est un peu loin dans l'avenir, et qui, évidemment, n'est pas favorable à la prévoyance, même s'ils y étaient enclins par ailleurs.