REMARQUES PRÉLIMINAIRES
liée, on l'a vu, à la considération habituelle d une causalité de type mystique. Si la ligne du temps ne se prolonge pas indéfiniment pour eux comme pour nous, dans la direction de l'avenir, si elle s'arrête au contraire presque tout de suite, c'est qu'elle n'est pas sous-tendue par la série causale des antécédents et des conséquents qui s'enchaînent. La mentalité primitive ne se préoccupe pas de remonter ou de descendre la série des conditions qui sont elles-mêmes conditionnées. Elle part comme nous, en général, du donné sensible immédiat, mais elle abandonne aussitôt ce que nous appelons la réalité objective, pour chercher à déceler la cause occulte, mystique, la puissance invisible qui s'est manifestée par un changement dans le donné sensible. Souvent même, cette puissance occulte lui est désignée d'avance par les préliaisons entre ses représentations. Incapacité de concevoir un avenir régulièrement ordonné, indifférence à la recherche des séries de causes secondes : ce ne sont là que deux aspects d'une même disposition mentale.
De là, l'importance capitale et la fonction propre des présages dans la vie des primitifs. Pour des esprits habitués, comme les nôtres, à concevoir un ordre fixe de la nature, à compter sur cet ordre et à compter avec lui, à en faire dépendre leurs espérances et leurs craintes, que peuvent être les présages? De simples signes, qui découvrent, par avance, ce que cet ordre de la nature amènera sûrement, en vertu du déterminisme qui régit les séries de causes et d'effets. A supposer que ces signes ne se produisent pas, ou que, s'ils se produisent, personne ne les voie ou ne les remarque, rien ne serait changé dans les événements : les effets ne se réaliseraient pas moins, pourvu que les causes fussent données. Les présages demeurent donc quelque chose d'extérieur aux séries de phénomènes naturels. Mais comme ces séries
sont souvent fort longues et compliquées, et que notre pouvoir de prévision rationnelle est très faible, nous imaginons volontiers qu'une puissance amie soulève le voile de l'avenir, et nous fait voir tout de suite le terme où aboutira la série. C'est une sorte de gracieuseté qui contente notre impatience de savoir. Rien dans les choses ne s'en trouve modifié.
Mais la mentalité primitive n'est pas ainsi équilibrée par la conception d'un ordre fixe du monde. Le type de causalité qu'elle se représente habituellement est différent. Par suite, les présages seront pour elle d'une autre importance que pour nous. Manifestations des puissances mystiques et occultes, qui seules sont des causes, ils ont une part essentielle dans la production de ce qu'ils annoncent. Ils n'ont pas pour unique fonction de révéler ce qui arrivera : ce qu'ils révèlent ne se produirait pas sans eux. L'avenir que les présages prophétisent étant senti comme immédiat, comme déjà réel, ils sont sentis comme le déterminant en même temps qu'ils le manifestent. Ici la loi de participation intervient, et l'analyse abstraite de ce processus mental ne pourrait le rendre tout à fait intelligible qu'en le dénaturant. Il vaut mieux laisser parler les faits, en les éclairant à la lumière des remarquée qui précèdent.
L'habitude d'observer les présages et de se régler sur eux se rencontre dans beaucoup de sociétés inférieures. Mais nulle part elle ne semble s'être développée plus complètement que chez les Dayaks et chez la plupart des autres indigènes de Bornéo. C'est là que nous trouverons les conditions les plus favorables pour l'étudier. Les témoignages dont nous disposons sont nombreux, généralement con-