Ibd., p
3. O. Beccari. Wanderings in the foresls of Bornéo, p. 328-29. ■4. A. W. Nieuwenhuis. Qner durch Bornéo, I, p. 351.
Les faits qui viennent d'être rapportés et analysés mettent bien en lumière la nature des présages. Ces signes donnés par des oiseaux ou d'autres animaux ne sont pas uniquement des indications, des avertissements, l'annonce de ce qui arrivera. Ils sont en même temps des causes. La mentalité primitive voit dans ces oiseaux et dans ces animaux des puissances mystiques de qui dépendent les évéments qu'ils prédisent. Le pouvoir de les produire leur appartient-il entièrement et en propre ? En sont-ils seulement les véhicules? Faut-il les considérer comme des agents de transmission qui possèdent eux-mêmes une part de puissance, en même temps qu'ils exercent celle qu'ils représentent? Ce sont des questions que la mentalité primitive ne se pose pas sous cette forme nette et précise, et auxquelles, si elle se les posait, ses réponses ne seraient pas uniformes. Il n'y a aucune raison de penser que les représentations de ce genre soient nécessairement identiques partout. Selon le degré de développement d'une société, selon les notions religieuses qu'elle aura reçues de groupes voisins, de sociétés conquises ou conquérantes, la représentation de divinités individualisées y sera plus ou moins prédominante, et les oiseaux ou animaux qui fournissent les présages apparaîtront plus ou moins nettement comme les ministres ou les messagers de ces dieux. A Bornéo même, MM. Hose et Mac Dougall, le Dr Nieuwcnhuis ont signalé des différences à cet égard entre les diverses tribus.
Sans contester ces variations qui sont des conséquences nécessaires de la diversité des structures sociales, plus, dans une société inférieure donnée on retrouve la nature
propre de la mentalité primitive, plus les présages y présentent nettement les caractères que nous avons constatés plus haut. L'oiseau ou l'animal qui les procure n'est pas invoqué seulement en tant que porteur d'une bonne nouvelle ; on le prie, on l'adore, on le remercie comme le dispensateur de grâces dont on ne peut se passer et qu'il faut obtenir de lui. Pour cette mentalité, le présage n'est donc pas un simple signe, il est en même temps une cause. Ou, pour mieux dire, en cette circonstance elle ne distingue pas entre signe et cause. Elle n1a peut-être pas la notion d'un signe qui soit purement signe, du moins dès que les réalités du monde invisible sont le moins du monde intéressées dans sa représentation. Sans doute, certains primitifs sauront très bien tirer parti de signes naturels. Bien souvent, s'il s'agit par exemple de reconnaître, sur le sol, les traces, même à peine perceptibles, d'un animal ou d'un individu déterminé, s'il s'agit de pronostiquer un changement de temps, etc., ils ont émerveillé les Européens par leur sagacité. Mais il s'agit là de liaisons que l'expérience, 1'édacation, l'utilité quotidienne leur ont rendues familières. Ils y appliquent une mémoire souvent « phénoménale », et une attention d'autant plus puissante qu'elle n'a pas beaucoup d'autres objets. Dès qu'il s'agit de signes qui manifestent la présence de forces mystiques, l'orientation de leur esprit devient toute différente. Les signes prennent une importance mystique. Il n'est plus possible de distinguer « signe » et « cause ». Les présages en sont un excellent exemple. Les faits insolites qui ont été étudiés plus haut en sont d'autres.
Quel est celui des deux éléments qui prédomine aux yeux de la mentalité primitive ? Le présage prédit et produit l'événement l'oiseau en est le héraut et l'auteur. Mais le prédit-il parce qu'il le produit? Ou bien, comme on le croit en général, semble-t-il le produire parce qu'il le prédit?
L'illusion, en ce cas, serait le résultat d'une loi psychologique bien connue : quand le maître est trop loin, et inaccessible à l'imagination, les ministres, qui s'interposent et que l'on voit, reçoivent les hommages qui lui étaient d'abord destinés. Si nous nous réglons surnotre expérience, cette dernière supposition semblera la plus naturelle. Mais elle ne paraît pas s'accorder avec l'expérience de la mentalité primitive. Pour celle-ci, en fait, prédire ne se sépare pas de produire. Nous en avons de nombreux témoignages, outre ce que nous avons vu des présages proprement dits. Ainsi, chez les Indiens de la Nouvelle-France, « sur ce que nous leur prédisons les éclipses de la lune et du soleil, dont ils ont beaucoup de peur, ils se sont imaginé que nous en étions les maîtres; que nous savions toutes choses à advenir et que c'est nous qui en disposons. Et, en cette considération, ils s'adressent à nous pour savoir si leurs blés réussiront, où sont leurs ennemis, et en quelle quantité ils viennent l. » — « Au Kamtchatka, les indigènes remercient les hoche-queue pour le printemps et l'été, parce qu'ils croient que ce sont ces oiseaux qui l'apportent avec eux2. » Ces hoche-queue sont aussi des oiseaux-présages, et on leur attribue le pouvoir de produire le printemps qu'ils annoncent. Tous les faits de ce genre, qui sont extrêmement nombreux, sont d'une interprétation aisée dès qu'on les rapporte au type de causalité qui est familier à la mentalité primitive. Faute d'une représentation de la liaison en séries des antécédents et des conséquents, le passage est immédiat de la puissance mystique invisible à ses effets visibles.
Les Indiens n'ont aucune idée des conditions astronomiques d'où dépend une éclipse de lune ou de soleil. Mais
1. Relations des jésuites, XVII (1639-40), p. 118. (Le Jeune).
2. G. W. Steller. Beschveibung von dem Lande Kamtschatka, p. 280.
ils savent que les blancs sont des sorciers puissants, dont on ne peut mesurer le pouvoir : pourquoi leurs sortilèges n'agiraient-ils pas sur la lune et sur le soleil? En fait, les pères prédisent exactement le jour et l'heure des éclipses. Comment pourraient-ils les prédire, s'ils ne les produisaient pas ? Pour comprendre une prédiction qui soit simplement la connaissance d'un fait à venir, il faut avoir conçu l'enchaînement des causes secondes qui aboutiront à l'apparition de ce fait, dans un temps et en un lieu déterminé. Mais si cette notion fait entièrement défaut, il est bien difficile de se représenter que celui qui peut prédire ne soit pas celui qui produit, excepté le cas où la puissance mystique aurait fait confidence de ses intentions. Un processus mental analogue fit accuser de sorcellerie et menacer de mort, en Afrique du Sud, une femme qui soignait très habilement et guérissait une certaine maladie. On en avait conclu que c'était elle qui la donnait. Comment aurait-elle su si bien la faire partir, si ce n'avait été elle qui la faisait venir ? Dès qu'il s'agit d'action mystique, le savoir ne se sépare pas du pouvoir, et c'est le pouvoir qui est la condition du savoir.
L'hypothèse de MM. Hose et Mac Dougall rapportée plus haut n'était donc pas seulement gratuite : elle présentait les choses au rebours de leurs rapports réels. Ce n'est pas parce que les oiseaux sacrés annoncent les événements que les indigènes finissent par croire qu'ils les produisent; au contraire, comme M. Perham l'a bien vu, les indigènes croient que les oiseaux font le succès ou l'insuccès des entreprises, et c'est pourquoi les présages sont des signes infaillibles de ce qui arrivera. De la sorte, les présages sont à la fois des prédictions, des promesses, et des garanties. On peut s'y fier, parce que les oiseaux ou les animaux à qui ils sont dus ont manifesté par eux, en même temps que leur savoir prophétique, leur bonne
Lév.-Biwhi. — Mentalité. 10
volonté et leur faveur. Dans les actions de grâces qu'on leur adresse, la reconnaissance des indigènes ne va pas seulement aux porteurs d'une bonne nouvelle, mais d'abord et surtout aux protecteurs qui assurent le succès.
Ainsi, pour la mentalité primitive, le présage est d'abord cause, mais en même temps signe, parce qu'il est cause. Au fur et à mesure que les caractères propres de cette mentalité s'affaiblissent, le type mystique de la causalité cesse d'y prédominer presque entièrement, le temps et l'espace y sont moins sentis qualitativement et davantage représentés, et, enfin, l'attention se porte de plus en plus sur les séries objectives de causes et d'effets. Par une conséquence inévitable, le présage, dans les représentations collectives, tend à se conformer à ces changements. Il devient de plus en plus signe, et de moins en moins cause. A la fin, on ne comprend même plus comment il pourrait être cause.
Entre les deux positions extrêmes, il y en a beaucoup d'intermédiaires. Le présage perdra peu à peu de sa puissance, au fur et à mesure que l'esprit s'attachera davantage à la considération des causes secondes. 11 se restreindra de plus en plus à la fonction d'un signe par où se révèle, non plus l'action d'une puissance mystique, mais l'événement où doit aboutir une série donnée de ces causes et de leurs effets. Toutefois, une habitude mentale ne disparaît guère tout d'un coup devant une autre qui tend à se substituer à elle. Au contraire, toutes deux coexistent assez longtemps, sans que leur incompatibilité soit sentie. Il se peut même que l'ancienne habitude ne soit jamais tout à fait effacée par la nouvelle. Un de nos paysans, par exemple, sait bien en gros, quoique superficiellement, de quel ensemble de conditions météorologiques, physiques, chimiques, etc., dépend l'abondance plus ou moins grande de sa récolte! Il n'en continue pas moins à croire qu'elle sera due aussi,
et surtout, à la bonne volonté et à la faveur de puissances mystiques. Sans doute, il ne se représente plus leur action comme immédiate, ni comme indépendante du temps et de l'espace, ni surtout comme unique. Mais il leur attribue encore le pouvoir de faire aboutir où elles veulent les enchaînements des causes secondes.
C'est ainsi que les présages continuent à garder une valeur, bien qu'on ne leur reconnaisse plus de causalité propre. Hs demeurent les signes de ce qui arrivera. S'ils ne le produisent plus, ils l'annoncent encore, et s'ils l'annoncent, s'ils sont des messagers véridiques, ils participent encore du respect inspiré par les puissances dont ils font connaître les intentions et les arrêts. A ce stade, la recherche et l'interprétation des présages conservent un caractère religieux. Dans une période ultérieure, ce respect deviendra superstition. Notre voisin qui est fort ennuyé d'avoir vu une araignée ce matin, parce que c'est « signe de chagrin », ne croit pas que l'araignée soit cause du malheur qu'elle annonce. Il lui en veut pourtant de l'annoncer. Dans ce ressentiment entre un résidu vivace de l'ancienne représentation du présage, alors qu'il était à la fois un signe et une cause, et « signe » parce que « cause ». Ces sortes de signes se sont peu à peu vidés de leur causalité. Mais tant qu'ils subsistent vraiment comme signes, quelque reste de leur ancienne puissance mystique leur demeure attaché *.
1. Le missionnaire Jette fait à ce propos une réflexion significative. « Les présages observés par nos Ten'a impliquent une idée obscure de causalité, car ils les considèrent non pas purement comme prédisant ce qui va arriver, mais aussi comme contribuant en quelque manière à le produire. » Lt il ajoute : « Il en est de même, comme on peut l'observer, des présages dont les blancs superstitieux tiennent compte. Dans leur cas, comme dans celui de nos sauvages, il est pris pour accordé qu'en écartant le présage on écarte le malheur. Un capitaine qui a soin de ne pas appareiller un vendredi, un invité qui refuse d'être le treizième à table, soutiennent implicitement qu'en supprimant la circonstance de mauvais augure ils éviteront le malheur à venir, et ils établissent évidemment
entre l'un et l'autre une relation de cause à effet, qu'il est absurde de supposer. » R. F. Jul. Jette. On the superstitions of the Ten'a Indians. Anthropos. VI, p. 241.
Absurde, en effet, du point de vue de notre mentalité, qui implique la considération du déterminisme des phénomènes naturels. Mais non pas absurde du point de vue de la mentalité prélogique, qui est mystique, et qui ne prête attention qu'à la causalité immédiate des puissances occultes.