CHAPITRE V
LES PRÉSAGES (suite).
Quand le primitif aperçoit un présage favorable, il est pénétré de reconnaissance. Il se sent encouragé à agir, fortifié, sûr du succès. Il fournit tout l'effort qu'il peut, et souvent, en effet, il réussit.
Mais s'il aperçoit un présage funeste, que fera-t-il ? — Toutes les fois que ce sera possible, il s'abstiendra. Il ne se mettra pas en campagne, ou s'il est déjà en route, il rentrera chez lui. Il abandonnera l'entreprise commencée. Nous avons vu l'indigène de Bornéo renoncer à un voyage parce que les présages sont défavorables, laisser là l'arbre qu'il a abattu à grand'peine pour y creuser un canot, etc.
Toutefois, l'abstention n'est pas toujours possible1. Si le mauvais présage se présente alors que les voyageurs sont déjà très loin de chez eux, et près de l'endroit où ils se rendent"? Si l'on a déjà pris contact avec l'ennemi? Si les
1. Il semble que la recherche des présages favorables soit toujours obligatoire pour les entreprises dont on prend l'initiative. Mais s'il faut agir tout de suite, sous la pression des circonstances extérieures, on est bien forcé d'y renoncer. La remarque en a été faite par le Dr Nieuwenhuis. « Les Kenyan recherchent les bons présages, aussi consciencieusement que les Bahau, avant d'entreprendre quoi que ce soit. Mais aussitôt que cette recherche entre en conflit avec les nécessités du moment, on ose négliger les présages. Si un danger menace, si, par exemple, l'ennemi est caché dans les environs, les Kenyah ne font plus attention aux présages. » Nieuwenhuis, Quer durch Bornéo, II, p. 487.
champs sont défrichés et les semailles faites ? A quoi se résoudre alors? Toute une casuistique a dû se développer pour fournir le moyen de tourner la difficulté, et d'interpréter dans un bon sens les mauvais présages, ou au moins de les neutraliser. Il a dû se former surtout une méthode, ou plutôt une multiplicité de méthodes pour les combattre en tant qu'ils produisent le malheur qu'ils annoncent.
On peut d'abord considérer que la décision n'est pas sans appel, et poursuivre la recherche du présage favorable sans se laisser décourager par le fait qu'il en est apparu de mauvais. C'est le procédé le plus simple et l'un des plus fréquemment usités. Lorsqu'enfin le bon présage espéré se produit, il annule lesprécédents. Aussitôtonagit, de crainte qu'un nouveau présage, malheureux cette fois, ne vienne encore imposer l'abstention. Ou bien on contrôle le présage funeste par la divination. « Le pire de tous les présages consiste à trouver un animal mort, d'une espèce quelconque, mais surtout d'une des espèces qui procurent les présages, sur le terrain cultivé. Ce présage introduit un poison mortel dans la récolte entière, et une personne ou une autre de la famille du propriétaire du champ mourra dans l'année. Quand ce présage affreux apparaît, on le contrôle en tuant un porc, et en examinant l'aspect de son foie aussitôt après la mort. Si le présage est confirmé, il faut vendre tout le riz qui a poussé sur ce champ, et cette famille devra, s'il est nécessaire, en acheter d'autre pour sa consommation. Ce riz peut être mangé par d'autres personnes, car le présage n'affecte que ceux contre qui il est immédiatement dirigé1. »
Ce dernier trait tient à ce que le rapport de causalité impliqué dans l'appréhension du présage est qualitativement senti dans la liaison de ses termes, sans être en même
Il Rev. J. Perhani- Sea Dyak religion. Journal of Ihe Slraits branch of the Asiatic sociely, n° 10, p. 231-32.
temps représenté dans sa généralité. C'est une des formes si variées par où se trahit le caractère peu conceptuel des représentations collectives des primitifs. Aussi le retrouvet-on dans beaucoup de sociétés inférieures. Ainsi, sur le Haut Congo, « un hippopotame abordant à un village pourrait être un présage de guerre pour une famille, et ne rien signifier pour une autre ; une inondation pourrait être un signe de famine et de malheur pour une famille donnée, et ne pas en affecter une autre ; un gros arbre descendant le fleuve en flottant pourrait être pour un village un présage de maladies et de morts nombreuses, tandis qu'un autre n'y ferait aucunement attention1. »
« Il y a un autre moyen, ajoute M. Perham, d'échapper aux effets des présages moins funestes que le précédent (les expressions employées par M. Perham impliquent formellement, comme on voit, que les présages sont des causes et qu'il s'agit de leurs effets). Il y a des hommes qui, en vertu d'une influence magique particulière, ou par la faveur des esprits-oiseaux, possèdent, à ce que l'on croit, dans leur cœur ou dans leur corps, un pouvoir occulte qui peut triompher des mauvais présages, (penabar burong). En mangeant si peu que ce soit des produits du champ, ces hommes ont le pouvoir de détourner le mauvais présage. On porte à l'un d'entre eux quelque chose qui a poussé sur ce champ, et qui se mange, un grain de blé indien, par exemple, une graine de moutarde, quelques pousses de concombre. Il le mange cru, pour une petite somme qu'on lui paye, et ce faisant, il s'incorpore le présage funeste, qui devient inoffensif à l'intérieur de son corps ; il délivre ainsi les autres du pemali ou tabou qui pesait sur eux. » Cette opération jette une vive lumière sur la nature du présage. S'il était simplement l'annonce
1. Rev. J. H. Weeks. Anthropological noies on the Bangala of tke upper Congo river, J. A. I., XL. (1910), p. 376.
du malheur, envoyé par une puissance supérieure, ne s!adresserait-on pas d'abord, pour le détourner, à cette puissance qu'on essayerait de fléchir, ou à ses représentants si l'on en connaissait ? Le Dayak n'y songe pas. Il oppose à une puissance mystique une autre puissance mystique supérieure. Le présage n'est pas détourné : il est combattu et détruit.
Mais le procédé le plus couramment employé, quand les circonstances le permettent, consiste à empêcher le présage funeste de se produire. Par exemple, pour ne pas entendra le cri d'un oiseau de mauvais augure, on fera un tel vacarme que le cri de l'oiseau, qu'il se produise ou non, ne sera perçu par personne.
« Pendant que l'on plante les poteaux et que l'on établit la charpente d'une maison, les indigènes frappent sur leurs gongs et font un bruit assourdissant, afin qu'on n'entende aucun oiseau1», — après, cela va sans dire, qu'on a obtenu les présagesfavorablessanslequels on ne se risquerait pas à commencer de construire une maison. « Aussitôt que nous fûmes tous assis, les gongs redoublèrent et triplèrent leur vacarme, afin d'étouffer tous les bruits de mauvais augure, pendant que les rites s'accomplissaient2. » Déjà SirSpenser Saint-John avait observé cette pratique. « Entendre le cri d'un cerf est toujours un mauvais présage, et pour empêcher ce cri de parvenir aux oreilles pendant une procession de mariage, on frappe sur des gongs et des tambours. Si ce mauvais présage se fait entendre pendant que les indigènes se rendent à leurs champs, ils rentreront chez eux et s'abstiendront de tout travail pendant un jour3. »
M. Perham voit dans les pratiques de ce genre une contradiction. Si les Dayaks, dit-il, croient que le mauvais
1. Rev. J. Perham, cité par Ling Roth. The natives of Sarawak, I, p. 195.
2. Furness. The home li/'e of the Bornéo head hunters, p. 33.
3. Cité par A-C. Haddon, Head hunters, black, white, and brown, p. 386.
PARER AUX PRÉSAGES FUNESTES io3
présage exerce une action funeste sur la cérémonie qui a lieu, en quoi est-elle écartée parce qu'ils empêchent le mauvais présage d'être perçu? Le bruit de leurs gongs et de leurs tambours ne peut faire que le cerf n'ait pas crié, que Yisit n'ait pas chanté du mauvais côté, etc. Refuser de percevoir un fait ne l'empêche pas d'être réel. Bien que non perçu, il n'en existe pas moins etiln'en produit pas moins son effet accoutumé. — Mais, d'abord, la contradiction n'effraie guère, en général, la mentalité primitive. Nous savons que, surtout sous l'empire d'un sentiment un peu fort, elle s'en accommode fort bien, et, dans la circonstance qui nous occupe, il y a un intérêt capital pour les Dayaks à éviter le mauvais présage. Ils désirent passionnément qu'il n'apparaisse pas.
En second lieu, ce n'est pas comme héraut que le présage funeste est redoutable, mais comme cause, comme force, ou tout au moins comme véhicule d'une force. D'ailleurs, en vertu de la loi de participation, les primitifs ne distinguent pas nettement entre une force et son véhicule. Si donc ils parviennent à empêcher celui-ci de porter la force maligne jusqu'à sa destination, s'ils l'arrêtent en route, du même coup ils la paralysent et ils en préviennent l'effet. Elle est neutralisée, comme elle l'était tout à l'heure quand un homme doué d'un pouvoir magique spécial mangeait un grain du riz poussé sur le champ que menaçait un mauvais présage. Ce procédé n'est donc pas une inconséquence et un enfantillage ; c'est une parade effective qui écarte le coup. Les Romains ne manquaient pas de l'employer aussi, au grand scandale des historiens de la divination l.
Pour détourner les mauvais présages, tous les artifices sont bons. Par exemple, « si le faucon se montre du côté
4. Bouché-Leclercq. Histoire de la divination dans l'antiquité, IX, p. 137.
funeste pendant que les hommes sont en train de ramer, alors qu'ils sont déjà à quelques jours de distance de chez eux, et près d'un autre village, aussitôt ils font demi-tour, abordent au rivage et allument un feu (de remercîments). En changeant la direction du bateau, ils mettent le faucon à droite. Leur esprit ainsi satisfait, ils reprennent leur voyage comme auparavant *. » Conduite enfantine et absurde, si le faucon ne fait qu'apporter une mauvaise nouvelle, s'il annonce simplement ce qui doit arriver. Le « truc » imaginé par les Dayaks n'y changera rien. Mais si le faucon est le véhicule d'une force mystique, bonne ou mauvaise selon la région de l'espace d'où elle provient, il n'est pas du tout absurde de changer cette direction si on le peut, et de la rendre favorable au lieu de funeste. C'est, sur le plan des forces mystiques, une opération analogue à celle du mécanicien qui renverse la vapeur pour aller dans le sens contraire à celui où il marchait auparavant. Les remerciements adressés au faucon attestent le sérieux et la sincérité des Dayaks, qui interrompent leur navigation pour allumer le feu d'actions de grâces, et qui n'oseraient plaisanter avec l'oiseau sacré.
S'il faut à tout prix éviter que le mauvais présage n'apparaisse, on tâchera de trouver un procédé infaillible. Ainsi, « apercevoir des présages funestes le premier jour où commencent les travaux des champs est particulièrement malheureux : car, si Ion en rencontre un en partant le matin de ce jour-là, on ne pourra pas cultiver de riz pendant toute une année; des patates seulement, du maïs, etc., pourront être plantés. Pour éviter cela, la première fois que l'on se rend au champ, on choisit la nuit pour le faire2, a