‹ La mentalité primitiveChapitre 96 sur 333 · A. C. Iladdon. Ibd., p · texte numérisé non relu

A. C. Iladdon. Ibd., p

2. A. W. Nieuwenhuis. Quer durcli Bornéo, I, p. 161. Cf. I, p. 387.

Est-ce encore là une malice innocente qui doit faire sourire? — Sûrement non, dans l'esprit des indigènes. C'est au contraire un artifice très sérieux, capable de paralyser à coup sûr les mauvaises influences par qui la culture du riz pourrait leur être interdite pour toute l'année. C'est mettre, pour ainsi dire, un ennemi redoutable hors d'état de nuire.

Bien mieux, quand l'événement fâcheux est arrivé, et qu'il dure, on supplie les oiseaux-présages de le faire cesser. On essaie, de diverses manières, d'agir sur eux pour qu'ils se montrent plus favorables. Au besoin, on les menace. « Au bout de cinq jours, pendant lesquels de gros orages ne firent, jour et nuit, que grossir le courant du fleuve débordé, on harangua les oiseauxprésages qui sont les guides et les protecteurs de ces indigènes; tour à tour on les cajola et on les menaça. Une fois même on essaya, sans succès, de les tromper. Toute la troupe débarqua, et, armés de leurs lances et de leurs p.arangs, ils firent un grand tour dans la jungle, pour faire croire aux oiseaux que les canots n'étaient pas sur le chemin, du retour, mais qu'il s'agissait d'une expédition de chasse ordinaire.

« Un jour Tama Bulan, qui était dans notre canot, montra le poing à un oiseau perché sur une branche voisine, et lui reprocha de ne pas faire cesser la pluie. Quand il vit que nous l'observions avec intérêt, il eut un sourire embarrassé, me poussa du coude, et dit avec un rire étouffé : le seigneur blanc ne croit pas aux oiseaux, n'estce pas? Il prend Tama Bulan pour un fou1. »

Il paraît difficile, après ce récit, de soutenir que la fonction des oiseaux consiste simplement à annoncer ce qui arrivera. Les indigènes agissent comme s'ils étaient

1. W. H. Furness. The home life of the Bornéo head huniers, p. 28.

persuadés qu'il dépend des oiseaux que l'inondation cesse.

Si telle est la nature originelle du présage, s'il est, dans les représentations collectives des primitifs, une cause agissante aussi bien qu'une révélation de l'avenir, on ne sera pas surpris de rencontrer, dans presque toutes les sociétés inférieures le désir de supprimer, quand on le peut, l'animal qui apporte le mauvais présage. Chez les Kayans de Bornéo, « tous les serpents de l'espèce aman sont de mauvais augure ; si un Kayan voit, par exemple, wnbatang lima (simotes octolineatus), il s'efforcera de le tuer. Y réussit-il? rien n'est plus à craindre. Mais s'il le manque, alors, gare ! » i.

De même, en Nouvelle-Zélande, « si un voyageur voit un lézard sur le sentier devant lui, il sait que cet animal n'y est pas venu de lui-même, mais qu'il a été envoyé par un ennemi, pour être un présage funeste (ailua) et pour causer sa mort. Il tue donc aussitôt le reptile, et cherche une femme pour passer sur lui dans le chemin : de la sorte, le mauvais présage est écarté.»2 Les expressions employées dans ce récit sont caractéristiques. Le mauvais présage est envoyé, non pas pour annoncer seulement la mort de l'indigène qui l'aperçoit, mais pour la « causer ». En tuant le lézard, on pare le coup. Au Kamtchatka, Steller présente les choses d'une façon différente. « Les indigènes regardent les lézards comme des espions et des émissaires, qui leur sont envoyés par le maître du royaume souterrain pour rechercher les hommes et leur annoncer leur mort. Aussi font-ils attention aux lézards. Quand ils en aperçoivent un, ils sautent sur lui avec leur couteau et le coupent en morceaux, pour l'empêcher de faire son rapport sur eux. Leur échappe-t-il, les voilà tout désolés,

1. A. C. Haddon. llead hunters, blach, white, and brown, p. 391.

2. W. H. Goldie. Maori médical lore. Transactions of the New-Zealand Institue, XXXVII (1904), p. 18.

ils attendent la mort à tout instant, et comme elle arrive, en effet, quelquefois par suite du coup frappé sur leur imagination, ou par une simple coïncidence, cette croyance s'en trouve confirmée1. » Il semblerait qu'ici le lézard fût un simple messager. Mais alors, pourquoi l'indigène se croirait-il sauvé pour avoir tué l'animal ? En quoi la destruction de celui qui vient lui annoncer sa mort l'empêcherait-elle de mourir? Il faut donc que son acte s'explique comme celui du Dayak qui bat du tambour pour s'empêcher d'entendre l'oiseau de mauvais augure. Pas plus que l'oiseau, le lézard n'est un simple porteur de nouvelles. Il est le véhicule de la force qui s'exerce, et en détruisant ce véhicule, on arrête la force. Si le lézard est tué, il ne peut rien rapporter touchant sa victime éventuelle : elle est soustraite dès lors à la force mystique dont le lézard était l'instrument.

Sur le Haut Congo, « le cri lugubre de la chouette, quand il est entendu à minuit dans un village, est un message qui signifie que la mort est à l'affût entre les cabanes pour choisir une victime. Tous ceux qui l'entendent se rendent en toute hâte au bois voisin ; à coups de bâtons et de pierres, ils chassent le messager de mauvais augure 2. »

L'interprétation de ce fait, qui se rencontre aussi ailleurs, ressort de ce qui précède. La chouette n'est pas seulement un messager. Elle cause la mort que son cri annonce. En la chassant, on éloigne donc la mort. Mais, inversement, en l'attirant, on ferait venir le malheur. Celui qui commettrait un crime de cette nature, s'il était découvert, serait sévèrement puni. « Il *y a en Afrique australe, dit le Dr Wangemann, un oiseau, appelé oiseau à miel, qui, lorsqu'il trouve du miel et ne peut pas s'y

1. G. W. Steller. Beschreibung von dem Lande Kamtschatka, p. 198-99.

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