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LES MEUBLES Â BÂTIS

Si les armoires, buffets, secrétaires et commodes sont assujettis, dans leur fabrication, à certaines règles de comvenance, les différentes sortes de sièges, les lits, les tables, etc., qui appartiennent à la classe des Meubles a bâtis, sont astreints à une réglementation encore plus étroite. Se trouvant en rapport constant et direct avec ceux qui les possèdent, ils doivent se proportionner à leur taille, se plier à leurs habitudes, se conformer à leurs besoins. Il tombe sous le sens, en effet, que le menuisier, n'ayant pas le pouvoir de modifier la stature, l'âge ou le sexe de sa clientèle, doit se garder de fabriquer des tables trop basses, des lits trop courts et des sièges trop élevés; car il importe qu'on puisse utiliser tous ces meubles sans effort et s'en servir constamment sans gêne et sans souffrance. C'est de cette règle primordiale que doit s'inspirer avant tout l'artisan consciencieux et habile.

De la construction des sièges. — Les principaux sièges en usage sont les pliants, aujourd'hui fort délaissés, mais extrêmement recherchés autrefois, et qui pendant longtemps constituèrent un siège très apprécié même par les plus hauts personnages, car ils jouissaient à l'ancienne cour des mêmes prérogatives hiérarchiques que le tabouret; les tabourets, non moins célèbres jadis, mais également tombés en mésestime; les banquettes, qui sont des tabourets très allongés; les chaises, qui ont un dos; les fauteuils, qui ont non seulement un dossier, mais en outre des bras; enfin les canapés et les sophas, sortes de fauteuils élargis, sur

lesquels plusieurs personnes peuvent s'asseoir à la fois. Conjointement avec ces sièges devenus classiques, la mode, la fantaisie, le caprice, en ont créé une quantité d'autres. De ce nombre sont les bergères, les cabriolets, les marquises, les chaises longues, les veilleuses, les vis-àvis, les causeuses, les poufs, les ganaches, etc. ; mais la construction de ces divers modèles ne se recommande par aucune particularité bien caractéristique, et l'on peut leur appliquer, presque sans changements, les règles qui président à la confection des sièges principaux.

Les Pliants, nous venons de le dire, ont cessé d'être usités dans l'ameublement ; nous n'en parlerons donc que pour rappeler qu'ils consistent en deux châssis carrés, entrant l'un dans l'autre et arrêtés ensemble, au milieu de leur hauteur, par deux axes ou boulons. On conserve â ces châssis la liberté de se mouvoir sur leurs axes, et leur écartement est réglé par la largeur de la bande d'étoffe qui, fixée aux deux traverses du haut, constitue le siège proprement dit.

Les Tabourets, jadis très en honneur et aujourd'hui moins appréciés, sont de petits sièges rembourrés, ne comportant ni dossier ni accotoirs, et dont le bâti est formé de quatre pieds assemblés à tenon et mortaise dans quatre traverses dites de ceinture. Ces pieds comportent des galbes variés. On en fait de tout droits, d'autres qui sont recourbés en pieds-de-biche, renflés en balustres, tors, etc. On les orne parfois de profils ou de cannelures. Enfin, dans certains cas et pour prévenir leur écartement, on prend soin de les réunir, un peu au-dessus du sol, par ua croisillon ou par une entretoise.

Les Banquettes sont construites comme les taboure avec cette différence que leurs traverses longitudinales,

étant beaucoup plus étendues, doivent être reliées, de distance en distance, par des barres à queues, de façon à empêcher tout écartement qui entraînerait la dislocation du meuble.

Les Chaises différent, on le sait, des tabourets en ce qu'elles comportent des dossiers. En conséquence, elles se composent de deux pieds de devant ne dépassant pas la hauteur du siège, et de deux pieds de derrière plus élevés, dont le double prolongement prend le nom de pieds montants. Ces quatre pieds sont réunis par quatre traverses, dont une de devant, deux de coté, une de derrière Enfin, le dossier se complète par deux traverses assemblées aux pieds montants, une supérieure qu'on nomme grand dossier ou cintre, et l'autre inférieure appelée petit dossier. La confection des chaises fournit au menuisier de fréquentes occasions de déployer son goût et son savoir. L'exécution des pieds, celle de la ceinture et du dossier, donnent lieu à des coupes savantes et à des assemblages délicats; mais comme ces petits tours de force ne diffèrent pas essentiellement de ceux qu'on pratique dans la fabrication des fauteuils, nous remettons d'en parler au paragraphe suivant.

Les Fauteuils sont des chaises augmentées d'accotoirs, sur lesquels les personnes assises peuvent appuyer leurs coudes. Ces accotoirs se composent de deux parties distinctes: un bras qui s'assemble à tenon et mortaise dans le pied montant, et une console sur laquelle le bras vient buter, et qui s'assemble à tourillons avec ce dernier et avec la traverse de côté du siège. Dans le principe, ces sortes de consoles étaient formées par le prolongement des deux pieds de devant; mais au xvne siècle, quand on commença de faire des fauteuils mieux appropries à la commodité, les disposa en retraite, ce qui rendit l'entrée du siège plus

facile et permit à celui qui l'occupait de s'y mouvoir plus aisément.

L'écartement des consoles ne fut pas le seul progrès

Fig. 51. — Bois de fauteuil. — Assemblage de la carcasse avec les masses dégrossies et sculptées.

réalisé à cette brillante époque. Jusqu'aux environs de 1635, le dossier était demeuré droit, c'est-à-dire perpendiculaire au siège, ce qui ne laissait pas que d'être assez fatigant pour la personne assise. On eut alors l'heureuse idée de

lui donner du renvers, c'est-à-dire qu'on l'inclina légèrement en arrière, et, pour compenser l'effort que cette inclinaison fait supporter aux pieds de derrière, on rattacha ceux-ci aux pieds de devant par des entretoises. Plus tard, les dossiers s'étant considérablement abaissés et les fauteuils étant devenus, par cela même, plus maniables, pour les alléger encore on supprima ces entretoises et on arcbouta faiblement les pieds de derrière. Puis, toujours dans le but d'augmenter l'élégance et la commodité, on commença de cintrer la traverse antérieure du siège, en lui

Fig. 52. — Plan d'un fauteuil cabriolet.

donnant la forme d'une S. Enfin, on cintra le dossier à son tour sur un plan demi-ovale à la base, plus évasé dans le haut, en forme de cône par conséquent, — lui faisant faire la hotte (suivant le terme usité chez les menuisiers), — heureuse inspiration qui lui permit d'épouser la iorme du dos de la personne assise (voir fig. 52).

On comprend aisément que ces perfectionnements successifs exigèrent, indépendamment de beaucoup d'ingéniosité, infiniment d'habileté et de savoir. L'établissement des calibres fournissant le moyen de débiter le bois d'après ces coupes très compliquées, et sans produire trop de déchet, nécessite, en effet, une connaissance approfondie non

seulement du métier, mais encore de la géométrie. Il fallut également un goût tout à fait supérieur pour faire servir ces améliorations à la beauté du meuble; et c'est ainsi que les menuisiers de cette époque féconde parvinrent à créer d'un même coup toute une famille de sièges particulièrement confortables et remarquablement gracieux.

Nous passons sous silence nombre d'autres progrès ou embellissements , tels que la substitution des pieds-debiche aux pieds droits, qui allégea encore l'aspect de ces jolis meubles ; lasavante distribution des moulures finement poussées à la gouge, qui, accompagnant les formes, les firent paraître plus sveltes ; les sculptures réparties avec discrétion sur les portions du bâti les moins sujettes au frottement; la transformation des sièges et des dossiers fixes en sièges et dossiers mobiles, établis sur des châssis séparés et engagés ensuite dans une feuillure où ils étaient maintenus par un écrou1. Tous ces perfectionnements, accomplis par des artisans, disons mieux, par des artistes extrêmement habiles et qui avaient le génie de leur profession, achevèrent d'amener la confection des sièges à un point de perfection qui, depuis lors, n'a pas été dépassé.

On a donc grandement raison de vouer une reconnaissance profonde à ces menuisiers admirables, à Antoine Saint- Yves, àBouet, à Fouache, à Prou, à Buirette, à Grémont, à Claude Namur, aux frères Bon, àDulin, à Gascoin, qui, au xvne et auxvni6 siècle, ont fait faire tant de progrès à leur art ; mais, par contre, on a quelque tort de reprocher aux menuisiers de notre temps de n'avoir pas, à leur tour, réalisé des prodiges capables de faire oublier ces devanciers illustres. On doit se souvenir, en effet, que ces

1. Ce perfectionnement, tombé en désuétude et négligé aujourd'hui, offrait un grand avantage. Il permettait, en cas d'absence prolongée, de conserver les sièges, les dossiers et les accotoirs, recouverts de tapisseries ou d'étoffes précieuses, dans des armo'res, à l'abri de la poussière et des mites.

hommes remarquables mirent près de deux cents ans à faire accomplir à cette partie de notre mobilier l'évolution à la fois savante et gracieuse que nous venons de décrire, et il faudrait ne pas savoir combien l'enfantement d'une forme nouvelle est difficile, et combien le public routinier tient à ses habitudes, pour s'étonner que les acheteurs du xixe siècle et les menuisiers chargés de les satisfaire se contentent encore aujourd'hui de modèles qui n'ont pas cessé d'être confortables et de paraître charmants.

Mais où l'on a le droit de se montrer sévère, c'est quand on constate que, imitateurs trop fidèles, certains de nos fournisseurs contemporains copient sans réflexion les meubles laissés parleurs devanciers, et construisent leurs chaises et leurs fauteuils sans tenir compte de la taille ni de la corpulence de ceux qui leur en font la commande. La commodité est, en effet, ce qu'on doit rechercher avant tout dans la confection des sièges. C'est pourquoi les maîtres du siècle dernier recommandaient d'avoir grand soin « de ne rien déterminer touchant leurs formes et leurs proportions avant de s'être rendu compte de l'usage auquel on les destine1 ». Si cet usage est général, comme cela arrive pour ceux qui , placés dans un appartement, servent indistinctement à toutes sortes de visiteurs, il est clair que leurs dimensions doivent répondre aux exigences d'une taille moyenne. Si, au contraire, ils sont réservés à une seule personne, leur devoir est de se proportionner à la. taille de celui qui s'en servira constamment.

Ce sont là des précautions qui semblent élémentaires, et auxquelles, cependant, on ne prend pas toujours garde. Aussi arrive-t-il trop souvent que, même pour les sièges fabriqués en vue de cet usage général dont nous venons de parler, au lieu d'établir géométriquement les proportions qui conviennent à chacune de leurs parties , on copie

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