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Art du menuisier, tome III, p

au hasard un modèle qui paraît élégant, sans penser à se rendre compte si ses dimensions correspondent à la taille moyenne des personnes qui seront appelées à s'en servir.

Est-il donc impossible d'établir une sorte d'échelle, de « gabarit humain » (qu'on nous permette le mot) prévenant ces fâcheuses erreurs ? Nullement. Dès la plus haute antiquité on s'est préoccupé des proportions du corps de l'homme, et le canon égyptien, malgré son ancienneté vénérable, n'a pas cessé d'être d'une vérité suffisante pour qu'on puisse encore le prendre pour guide. Il suffit pour cela de raccorder cette figure à la taille courante de nos contemporains. En France, les lois qui régissent le recrutement fixent à lm,54 le minimum nécessaire pour le service militaire. Par contre, quand un homme atteint lm,80, il sort de la moyenne et passe pour ce qu'en langage populaire on appelle « un bel homme ». En additionnant ces deux chiffres et en divisant ensuite le total par 2, on obtient lm,67. Prenons lm,65, hauteur très convenable et même déjà un peu considérable pour l'objet de nos études; car il serait imprudent de ne pas se souvenir que notre espèce compte deux sexes d'inégale grandeur, et que les meubles dont nous nous occupons doivent servir au beau sexe aussi bien qu'au sexe fort1.

Supposons maintenant que notre figure de lm,65 veuille s'asseoir. Pour que le pied pose à plat, il importe que le siège ne dépasse pas 0m,40 de hauteur, car c'est ce chiffre que nous trouvons à la base de la rotule, laquelle correspond assez exactement au pli du jarret2 (voir fig. 53). Eh bien, il arrive parfois que le tapissier peu soigneux et le menuisier négligent donnent à ceux de leurs sièges qu'ils

1. La différence de taille des personnes qui s'asseyent est en partie compensée par le soin qu'on prend d'offrir aux dames un petit banc ou un coussin pour poser leurs pieds.

2. Rapprochement curieux : une chaise antique conservée au Louyre, dans la section égyptienne, mesure exactement 0m, 40 de hauteur.

appellent « de style » une hauteur variant entre 0m,45 et Om, 48," c'est-à-dire que leurs sièges sont imprudemment établis pour des individus mesurant de lm,80 à lm,92. — Ce

lm,65. Sommet delà tète.

I"».fi0. Partie proéminente

du crâne.

Lm,ô§; Base du crâne.

lm,40. Pomme d'Adam.

lm,30. Épaules.

lœ,20. Pectoraux.

îm,!0. Biceps.

1 m. Saignée.

0m, 1)0. Reins.

0"',80. Base des reins.

0m,70. Cuisse.

0,n,G0. Extrémité du liras.

0'" .50. Genou.

0m,40. Base de la rotule.

0m,30. Mollet.

0m,20. Base du mollet.

0m,10. Cheville.

Sol.

Fig. 53. — Caiiou égyptien, adapté au système métrique.

qui se produit alors, on le devine aisément. — Une personne dé taille moyenne, prenant place sur une chaise de cette dimension, si elle souhaite d'être assise carrément, est contrainte ou de laisser pendre ses jambes (fig 55), ou de

porter ses reins en avant et de n'occuper que le bord de son siège, si elle tient à ce que ses pieds posent à terre (fîg. 54) , De toutes façons elle ne manquera pas d'être mal à son aise, et ne tardera pas à sentir des fourmillements qui l'obligeront à croiser et à décroiser constamment ses jambes. C'est là, en effet, le secret de cette gymnastique disgracieuse et ridicule à laquelle on voit assez fréquemment les hommes se livrer dans un salon.

Quelle raison peut-on donner pour justifier cet excès de hauteur ? La seule que les menuisiers et les tapissiers invo-

Fiff. 54.

Fig. 55.

Fig. 56.

quent en pareil cas, c'est que leurs bois sont copiés exactement sur des modèles de la bonne époque. Réponse peu plausible, car il serait vraiment fâcheux que nous fussions mal assis, sous prétexte que nos ancêtres avaient les jambes plus longues ; mais défense absolument inexacte, car les sièges, au siècle dernier, n'avaient nullement la dimension qu'on leur suppose. Roubo fils, en effet, nous apprend qu'en son temps on donnait aux pliants une élévation de 14 à 16 pouces, soit 0m,38 à 0m,42 ; aux tabourets, 13 à 17 pouces, soit 0m,35 à 0m,45 » ; aux chaises, 14 à 16 pouces, soit 0m,38 à 0m,42. Quant aux fauteuils, ils étaient tenus un

1. A la cour, les tabourets ne mesuraient que 8 à 10 pouces, soit environ 0m,25 de haut.

peu plus bas que les chaises. Ajoutons que vingt sièges provenant du xvne et du xvine siècle, pris au hasard parmi ceux qui sont conservés au Mobilier national et mesurés par nos soins, nous ont fourni une moyenne de 0m,41. On voit que nous sommes loin des 0m,45 à 0m,48 actuels. Mais cette dernière moyenne se serait trouvée sensiblement plus élevée, qu'elle n'eût point suffi à excuser les menuisiers de nos jours.

Les sièges magnifiques que possède notre Garde-Meuble proviennent, en effet, des palais et des châteaux royaux Or, au xvme siècle pas plus qu'au xvne, il n'était d'usage à la cour de s'asseoir sur les fauteuils et sur les canapés. « Il y avoit dans les salons, écrit Mme de Genlis, en par lant de Versailles et du Palais royal, une grande quantité de chaises d'étoffes, rembourées, galonnées, à long dos et très commodes. On ne s'asseyoit que sur ces chaises et non sur les canapés ou dans les fauteuils, qui xiétoient que meublans et rangés autour des lambris, où ils restoient toujours... Le seul fauteuil de la princesse étoit à demeure au coin de la cheminée, et la princesse avoit la politesse de ne le prendre que pour les présentations des femmes titrées1. » Saint-Simon et Dangeau ne sont pas moins explicites. Le premier nous apprend qu'à partir de la Régence, quand les princes et princesses du sang purent s'émanciper des rigueurs de l'étiquette qui les reléguait sur des tabourets, ils prirent la coutume de s'établir « sur de petites chaises à dos, de paille, plus mobiles et plus légères et commodes pour travailler et pour jouer2... » ; et ces petites chaises devinrent « les sièges de tout le monde sans distinction3 ». S'il nous fallait une dernière attestation de l'habitude qu'on avait alors de ne point utiliser les sièges meublants, l'indignation que la duchesse d'Orléans témoigne

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