Dangeau, Journal, tome XVJI, p
d'avoir vu, à Marly et à Trianon, quelques hauts personnages s'asseoir sur des canapés devant le duc et la duchesse de Bourgogne, achèverait de nous convaincre1. Enfin les princesses du plus haut rang étaient, elles-mêmes, si bien obligées, au cercle de la cour, de se contenter de tabourets ou de pliants, qu'en janvier 1745 « la Dauphine s'étant plaint que les pliants sur lesquels elle étoit assise lui faisoient mal aux reins, Madame, à qui elle fit cette confidence, en parla » à la reine « et obtint pour elle un pliant avec un petit dossier fort bas 2 ».
Dans les intérieurs de la haute bourgeoisie, on s'asseyait, il est vrai, dans les fauteuils et les chaises à bras, et il nous est resté d'assez nombreux spécimens de ces sièges d'un usage courant; mais tous, ou presque tous, sont de petite taille et rentrent dans les dimensions indiquées par Roubo. Il s'agit donc, lorsqu'on veut copier, de choisir ses mode les avec intelligence. C'est ainsi que, pour les sièges fabriqués de nos jours à l'imitation du xvne siècle et qu'on dit, à cause de cela, être « de style Louis XIV », nos menuisiers ont également grand tort de les faire aussi massifs et aussi pesants que leurs aînés. A cette époque, on eût regardé comme une incongruité de dire à un visiteur, même d'un rang moins élevé, de prendre une chaise ou un fauteuil. On ordonnait à l'un des valets présents d'avancer le siège qu'on destinait à ce visiteur, de le voiturer. Molière, interprète exact des mœurs de son temps, ne manque pas de nous édifier sur ce détail d'étiquette courante 3.
On voit, par ces quelques réflexions, que si l'on a raison d'admirer grandement les sièges exécutés au xvne et au xvine siècle, on se trompe, par contre, en les reproduisant servilement et en appli^»ant à des besoins journaliers des
1. Correspondance de Madame, tome Ier, p. 340. 2 De Luynes, Mémoires, tome VII, p. 203.
3. Voir Don Juan, acte IV, scène in; la Comtesse d'Escarbagnasr scène xvi ; les Précieuses ridicules, scène x; etc.
meubles qui étaient si bien « d'apparat » que la plupart d'entre eux sont « bâtis en façade », c'est-à-dire confectionnés et décorés pour être vus uniquement par devant, ce qui, avec l'usage qu'on en fait aujourd'hui, devient une grossière anomalie. Dès qu'ils sont occupés, en effet (notre fig. 57 le démontre) , on cesse d'en voir la partie ornée, et la seule
Fi-. 57,
façade qui demeure visible présente une charpente assez désagréable à contempler. Mais le tapissier distrait ou négligent fait pis encore. Il dénature par des adjonctions inattendues les proportions des meubles qu'il copie. Il gratifie de roulettes un bois de fauteuil qui n'en comportait pas. Il surélève sa garniture avec des ressorts en laiton inusités à l'époque où le siège choisi comme type a été con fectionné, et, par un déplorable contresens, il fait dépendre les dimensions d'un meuble de sa fabrication, et non de
l'emploi auquel il est destiné. Quant au menuisier, pour s'éviter la peine d'établir de nouveaux calibres proportionnés à la taille des personnes qu'il entend servir, il se borne à copier exactement ceux de ses prédécesseurs, sans se soucier des transformations que le tapissier fera subir à son bâti1. Nous sommes loin du temps où un maître en la matière traçait ce principe qu'on ne devrait jamais perdre de vue : « Avant de rien déterminer sur la grandeur des sièges, il faut se rendre compte de la façon dont ils seront garnis2. »
Tout ce que nous venons de dire s'applique non seulement aux sièges meublants et d'un usage général, mais surtout à ceux qui ont une destinationparticulière. Lorsqu'une chaise, lorsqu'un fauteuil sont spécialement confectionnés pour une personne quelconque, il est indispensable que cette personne s'y trouve à l'aise, et pour cela que toutes les parties de la chaise ou du fauteuil se proportionnent à la taille de celui qui doit l'occuper. Pour obtenir ce résultat, cinq choses sont à considérer : 1° la hauteur du siège proprement dit; 2° sa largeur; 3° sa profondeur; 4° le renvers ou inclinaison du dossier, et 5° la hauteur des accotoirs. Ces
1. Les menuisiers du xvn" et du xvin" siècle, beaucoup plus respectueux que les nôtres des besoins de leurs contemporains, faisaient varier la forme de leurs meubles de façon à les mettre d'accord non seulement avec la taille de leurs clients, mais avec les exigences de la toilette. Ce fut le développement considérable pris par le volume des perruques qui provoqua l'abaissement du dossier des fauteuils, et Barbier constate {Journal, tome II, p. 37) que, de son temps, l'exagération des jupes soutenues par des paniers amena l'écartement des bras et la position en retraite des consoles qui les supportent. Deux siècles plus tôt, les vertugadins avaient provoqué une transformation pareille.
2. Roubo, loco cit., tome III, p. 609. L'enseignement donné depuis quelques années kVÉcole Boulle, instituée par la ville de Paris, remédiera en partie à cette négligence. Elle oblige, en effet, les apprentis tapissiers à prendre une connaissance sommaire de la menuiserie, et les apprentis menuisiers à passer quelque temps dans les ateliers de tapisserie.
prémisses étant admises, est-il possible d'établir, une fois pour toutes, une formule générale, une sorte de diagramme qui permette de confectionner d'une façon régulière et normale un exemplaire de cet « excellent meuble », comme l'appelle Xavier de Maistre, remplissant les conditions que nous venons d'énoncer ? La solution de ce petit problème n'est certes pas irréalisable.
Pour la trouver il faut procéder comme pour toute autre opération mathématique : partir du connu pour arriver à l'inconnu. Le connu, c'est : 1° le genre du meuble que le client désire, son « style », pour nous servir du terme adopté; 2° la hauteur du siège; 3° l'inclinaison du dossier. Le style général du meuble est, en effet, indiqué par l'acheteur. L'inclinaison du dossier se trouve régie par le style, et la hauteur du siège nous est fournie par la taille de la personne qui le doit occuper. L'inconnu, c'est tout le reste. Voyons, après cela, comment il faut nous y prendre pour obtenir la formule souhaitée.
Supposons que notre acheteur désire un fauteuil Louis XVI, c'est-à-dire large, commode, avec des consoles en retraite et un dossier de grandeur moyenne. Supposons encore, et pour plus de commodité, que notre client ait précisément la taille de lm,65 portée sur notre canon. Nous savons que pour une personne mesurant cette taille le jarret est situé à environ 0m,40 du sol. Voilà donc la hauteur de notre siège naturellement établie. Mais un fauteuil Louis XVI est rembourré; la garniture s'élève à peu près à 0m,10 au-dessus du bâti; en admettant qu'elle s'affaisse de moitié sous le poids du corps, c'est-à-dire de 0m,05, notre bâti ne devra pas dépasser 0m,35. Nous aurons de la sorte une hauteur convenable. Pour l'inclinaison du dossier, les habiles menuisiers du xvme siècle, ceux-là mêmes qui ont créé le modèle choisi, avaient adopté un écart de trois pouces (soit environ dix centimètres). Réglons-nous là-dessus et commençons à élever notre fauteuil.
Nous avons le sol SS' (voir fig. 58) sur lequel, en A, nous dressons une perpendiculaire. A 0m,35 du sol nous traçons une ligne horizontale, parallèle à notre ligne SS7; c'est la ligne CD, qui, coupant notre perpendiculaire à angle droit, nous donne le niveau de notre bâti. Puis, prenant sur notre verticale AB un point FI situé à une distance de no-
Fig. 58.
Diagramme d'un fauteuil Louis XVI
tre parallèle égale à celle qui sépare cette dernière du sol, nous abaissons, passant par ce point H, la diagonale EG qui va nous livrer l'inclinaison de notre dossier, et nous voilà en possession de nos éléments connus.
Gela fait, plaçons en H la seconde pointe d'un compas ayant sa première pointe en A, et décrivons un arc de cercle. Cet arc viendra couper notre ligne de bâti en I et le sol en K. Du point I abaissons une perpendiculaire sur le sol,
elle tombera en L; et la figure que forment ces lignes nous offre déjà l'aspect sommaire du - siège que nous cherchons. Pour terminer notre diagramme, replaçons la pointe de notre compas en A et l'autre pointe en L ; décrivons un nouvel arc de cercle ; il ira couper notre parallèle de hauteur en P et notre diagonale d'inclinaison en M. Du point
IO-j-
Fie. 59. — Fauteuil Louis XVI dans son diagramme.
P abaissons une perpendiculaire sur le sol; elle tombera en R, et la ligne PR indiquera l'alignement extrême des pieds de devant, — c'est-à-dire que ces pieds ne peuvent ni ne doivent , en aucun cas , se trouver en dedans de cette ligne. — Enfin, reprenons notre compas, plaçons sa pointe en 0 et son autre extrémité en R, décrivons un dernier arc qui , venant couper notre diagonale en T , marquera le terme de notre dossier, tandis que les points H et M indi-
queront le lieu de rattachement des bras, dont la poignée devra, autant que possible, affleurer la ligne MX. Voilà complètement tracé le diagramme que nous cherchions.
Pour plus de clarté encore, inscrivons le profil d'un fauteuil dans cette espèce de charpente (voir fig. 59). Que nous dit ce fauteuil ? Son siège a 0m,45 de hauteur, garniture comprise. Étant donné qu'il s'affaissera de 0m,05 sous le poids de la personne assise, il compte donc 0m,40, c'està-dire juste la dimension qui convient pour un homme mesurant lm,65. Comme profondeur, il donne net 0m,50, espace suffisant, puisque du jarret à l'extrémité postérieure du corps notre figure 53 ne mesure pas plus de 0m,40 à 0m,45. Le bras se trouve, suivant le développement des accotoirs, à environ 0m,22 ou 0m,23 du siège, ce qui est une hauteur fort convenable, car on constate cette même distance entre l'extrémité inférieure de la cuisse et le dessous du coude. Enfin, pour l'homme debout, les omoplates étant situées à lm,30 du sol, cette hauteur, diminuée de la partie repliée (soit environ 0m,45), se réduit à 0m,85. Le dossier se terminant à 0m,90, la personne assise dans notre fauteuil a donc toute la facilité désirable de s'appuyer convenablement.
On voit que cet ensemble de lignes arrivant à constituer une formule, qui se déduit tout naturellement de deux points connus, — la hauteur du siège et l'inclinaison du dossier, — offre toute espèce de commodités pour la construction d'un fauteuil. Grâce à ce diagramme , on possède l'aplomb, l'élégance et la solidité. Les yeux sont satisfaits, la logique n'a rien à reprendre, et, le corps étant à l'aise, il semble qu'on ne peut guère demander plus. Constatons, en outre, que cette formule établit entre les proportions du siège une harmonie certaine , et permet d'en faire varier les dimensions sans que les rapports en soient altérés *
1. Admettons, en effet, qu'au lieu de prendre 0m,35 comme hauteur
Supposons, à présent, qu'au lieu d'un fauteuil Louis XVI nous désirions exécuter un grand fauteuil genre Louis XIII, à pieds croisillonnés et à long dossier. Il va nous falloir
Fig. 60. — Diagramme d'an fauteuil Louis xrrf.
édifier un nouveau diagramme. Pour l'obtenir, nous procéderons comme tout à l'heure, en allant du connu à l'inconnu. Nous dresserons une verticale AB, perpendiculaire au sol SS' (voir fig. 60); nous tracerons à 0m,35
de notre bâti, nou9 prenions 0m,40. Notre largeur de siège Ta devenir 0m,59 au lieu de 0m,50, et la hauteur du dossier montera à lm,07 au lieu de 0m,90. Si, au contraire, nous choisissons la hauteur 0m,30, notre siège n'aura plus que 0m,43 de profondeur, et la hauteur totale suivra.
de hauteur une ligne horizontale CD parallèle à SS;, puis, après avoir fait passer au point d'intersection 0 la ligne aboutissant en G qui représente l'inclinaison de notre dossier, nous placerons la pointe d'un compas en ce même point 0, l'autre pointe en A, et, décrivant un arc de cercle, nous couperons la ligne EG en H, qui fournira le point d'attache de notre bras. Transportant alors la pointe de notre compas en A, la seconde en H, nous décrirons un nouvel arc de cercle qui, après avoir coupé la ligne CD en I, viendra tomber sur la ligne de terre en K. Abaissons maintenant une perpendiculaire du point I ; décrivons de son point de jonction L un nouvel arc de cercle qui remontera jusqu'à la ligne du dossier et la coupera en M; au point de jonction de cette courbe avec la ligne du siège CD, abaissons une autre perpendiculaire (PR) sur la ligne de terre; enfin, replaçant la pointe de notre compas en O, décrivons un dernier arc de cercle partant du point K; nous aurons ainsi une nouvelle figure, dans laquelle nous pourrons insérer ce fauteuil Louis XIII que nous souhaitons d'exécuter ; et l'ensemble des lignes (voir fig. 61) qui constituent ce second diagramme, procédant uniquement de deux termes connus, il suffira, comme pour le siège précédent, que l'un de ces termes varie pour que toutes les autres lignes varient, elles aussi, d'une façon proportionnelle.
On voit, par ce double exemple, que tous les sièges peuvent s'accommoder d'un diagramme plus ou moins compliqué et se trouver régis par un calcul mathématique d'une simplicité relative. Avec un peu de réflexion et d'application, on obtiendra assez facilement des formules de même genre s'appliquant à toutes sortes de meubles, et l'avantage qu'on trouvera à cette façon de procéder c'est que, la forme et les proportions générales cessant d'être une préoccupation pour l'artiste, celui-ci, une fois en possession d'un diagramme convenable, pourra donner tous ses soins à la décoration.
La Décoration des sièges consiste le plus généralement en moulures qui viennent amincir les contours, et en sculptures chargées de rompre la monotonie des grandes lignes,
Fig. 61. — Fauteuil Louis XIII inscrit dans son diagramme.
On peut encore dorer les fûts, les peindre, les laquer, etc. La dorure, soit qu'on l'applique en plein, soit qu'on se borne à réchampir les principales saillies, communique aux bois une richesse et une somptuosité sans rivales. Le laquage et la peinture fournissent, dans une note plus modeste, une parure souvent élégante et souvent pleine de
fraîcheur; mais la plus importante décoration du siège, celle qui prime toutes les autres, est l'œuvre du sculpteur. de dernier, en effet, allège, par les profils qu'il pousse et par les ornements qu'il découpe et qu'il fouille, la lourde carcasse construite par le menuisier, et communique ainsi
à l'ouvrage son élégance et sa sveltesse.
Il faut se garder, toutefois, de donner à ces belles décorations une importance exagérée. Autant que possible les sculptures, soit qu'elles consistent en guirlandes de fleurs et de feuillages, soit qu'ellesprennent la forme de rinceaux, de cariatides ou de tout autre ornement, ne doivent point présenter d'aspérités capables de froisser l'épiderme.
Il faut surtout éviter de couvrir de reliefs trop accentués les endroits par lesquels on saisit habituellement le meuble, quand on veut le mouvoir ou le transporter d'une place dans une autre. Il est indispensable, en outre, de réserver l'ornementation pour la partie supérieure, la seule qui soit facilement accessible à la vue. La chaise dont nous donnons ici l'image (fîg. 62), bien qu'elle ait été dessinée par un illustre maître, fournit un exemple très frappant des erreurs que peut commettre un menuisier même éminent. Non seulement elle n'offre aucune place par où on la puisse saisir sans crainte de la détériorer ou de se blesser, mais les délicates
Fis- 62.
Modèle de chaise dessiné par Roubo.
figures qui forment les pieds disparaissent derrière les pantalons ou les jupes de la personne assise, ou, lorsque le siège est inoccupé, obligent celui qui les veut contempler à prendre une position à la fois fatigante et ridicule.
Ces différentes observations s'appliquent également aux grands sièges, aux canapés, aux sophas, aux ottomanes, aux bergères, etc., qui, nous l'avons dit, peuvent être considérés comme des dérivés ou des augmentations du fauteuil et de la chaise.
Du Lit. — Les autres meubles à bâtis qui se trouvent en rapport direct avec le corps humain sont la table et le lit On compte plus de quarante sortes de lits. Nous citerons notamment :
1° le lit à alcôve; 2° le lit d'ange; 3° le lit à l'anglaise; 4° le lit en armoire ou lit clos; 5° le lit en baignoire; 6° le lit à baldaquin; 7° le lit à balustre ou de parade; 8° le lit à bateau v 9° le lit baudet ou lit de sangle; 10° le lit de camp; 11° le lit à la capucine; 12° le lit à la chinoise; 13° le lit à la Choisy; 14° le lit de coin; 15° le lit à colonnes, à piliers ou à quenouilles; 16° le lit à coquille; 17° le lit à couronne; 18° le lit à la Dauphine; 19° le lit en dôme; 20° le lit à deux dossiers; 21° le lit à la duchesse; 22° le lit à flèche; 23° le lit de glace; 24° le lit à la grecque ; 25° le lit en housse ; 26° le lit à impériale ; 27° le lit à l'italienne; 28° le lit de milieu; 29° le lit en niche; 30° le lit par terre; 31° le lit à pavillon; 32° le lit à pentes; 33° le lit à la polonaise; 34° le lit à quatre faces; 35° le lit à la reine; 36° le lit de repos; 37° le lit à la romaine; 38° le lit à la sultane ; 39° le lit en tombeau ; 40° le lit en double tombeau ; 41° le lit à tournant; 42° le lit à la turque; 43° le lit de veille, etc., etc.
La description de ces nombreuses variétés se trouve dans le Dictionnaire de V ameublement et de ta décoration* Le lecteur qui voudra se reporter à cet ouvrage, verra que presque toutes ces sortes de lits se distinguent par l'arma-