‹ La menuiserieChapitre 25 sur 31 · Comptes de l'argenterie de la reine Isabeau de Bavière · texte numérisé non relu

Comptes de l'argenterie de la reine Isabeau de Bavière

2. Comptes des bastimens de 1540 à 1550. L'importance de ces peintures et leur valeur considérable relativement au prix du bois, expliquent comment les peintres de la Maison du roi, chargés de la décoration de ces beaux meubles, eurent, pendant toutlexin6 et le xive siècle, le privilège de les fournir. C'est ainsi que dans les Comptes d'Etienne de la Fontaine, argentier du roi Jean (1352), on note des payements faits à « maistre Girart d'Orliens, » peintre et valet de chambre du roi « pour le fût et îaçon » non seulement de chaises faites pour le roi et destinées à sa chambre, mais encore pour des chaises peintes livrées pour les appartements du Dauphin, du duc d'Orléans, du duc de Bourbon, du comte d'Anjou, etc. Un autre Compte de 1399 nous apprend que Pierre Balloche, « peintre demourant à Paris » fit une livraison de même nature à « messire Loys de France. » On pourait citer d'autres fournitures de meubles peints, effectuées en 1401 par le célèbre « Girard Blommeteau », et en 1484 par Jean Bourdichon le peintre du Livre d'heures d'Anne de Bretagne.

également au milieu du xive siècle. Du moins, tout semble lui assigner cette date. Le moine Théophile prend soin, en effet, de nous indiquer que de son temps cet outil n'était

Fig. 81. — Armoire de la cathédrale de Noyon (xm« siècle).

pas encore connu. L'instrument qu'il décrit comme servant à corroyer le bois consistait en une lame de fer courbe et tranchante à sa partie inférieure, munie sur les côtés de deux poignées permettant de tirer le fer à soi. C'était, somme toute, une espèce de racloir analogue à ceux que

les bouchers emploient encore de nos jours pour nettoyer leurs tables et leurs étaux. D'autre part, nous savons qu'à la fin du xive siècle le frère de Charles VI, Louis d'Orléans, ayant pris pour emblème un bâton noueux, le duc de Bourgogne, son ennemi personnel, choisit immédiatement un

rabot comme armes parlantes, et la menace fut suivie de près par l'assassinat de la rue Barbette1.

A ce moment, le rabot était donc employé couramment depuis quelque temps déjà. Une fois le principe de ce précieux outil trouvé, toutes ses variétés, la varlope, le guil- , — laume, le riflard, le bouvet, vinrent rapidement grossir l'arsenal des artisans du bois, et revêtirent sinon la forme qui leur a été conservée depuis, du moins une forme approchante. Notre figure 82 montre un ouvrier de la

Fig. 82. — Menuisier se servant d'un rabot, "n "U XVe Siècle se ser-

d'après une miniature du ms. n° 5066.

(bibliothèque de l'arsenal.)

vant d'un petit rabot pour dresser une flèche. Dans une autre vignette, presque du même temps (fig. 89), on

1. Jean sans Peur fit broder cet emblème singulier sur la livrée de ses serviteurs. Un Compte de Robert le Bailleur, trésorier de Bourgogne, daté de 1412, nous apprend que les houppelandes des pages et palefreniers du duc étaient semées de rabots et de copeaux de laiton doré. Un autre Compte de Jean de Noirdent (1415-1418) porte qu'on broda sur les manches des palefreniers et des pages « un rabot et des rabotures faites par-dessous ».

voit un menuisier corroyant une pièce de bois à l'aide d'un guillaurae. Deux miniatures ainsi qu'un bas-relief en bois sculpté provenant des magasins de l'abbaye de Saint-Denis, nous apprennent que la principale différence existant entre les rabots du xve siècle et ceux de nos jours, c'est que les premiers étaient munis de deux poignées, une à chaque extrémité, permettant à celui qui poussait l'outil de donner plus de force.

Grâce au corroyage perfectionné qu'à l'aide du rabot on pouvait désormais obtenir, toute une révolution s'opéra dans la construction des meubles, — révolution extrêmement intéressante et qui allait, en donnant naissance à la menuiserie proprement dite, transformer la mise en œuvre du bois en un art véritable.

L'armoire de Noyon aussi bien du reste que celle d'Obasine, montrent que les charpentiers du vieux temps ne se faisaient point faute de s'inspirer de l'architecture. Si l'on peut, en effet, trouver à l'armoire d'Obasine un faux air d'arc de triomphe, on est encore mieux fondé à prétendre que celle de Noyon affecte les allures d'une véritable maison. Il n'est pas jusqu'à son toit à double pente, à sa lucarne et à ses créneaux, qui ne semblent quelque peu déplacés sur un meuble de ce genre. A l'époque où nous sommes parvenus, ce ne sont plus seulement leurs formes générales que le charpentier — à l'instar de l'orfèvre — va emprunter aux édifices de son temps, mais bien leur mode même de construction.

On sait quelle transformation radicale l'art ogival introduisit dans la façon de bâtir. Avant son apparition, les architectes, pour supporter la charge de leurs voûtes en berceau, édifiaient des murs pleins, sur lesquels le poids énorme de ces voûtes se trouvait également réparti. A cette maçonnerie compacte et pesante l'art ogival substitua des piliers assez espacés, reliés entre eux par des arcs en tierspoint et formant une ossature extrêmement solide, dont oit

garnit après coup les interstices à l'aide de légers murs de remplissage. Eh bien, dès qu'ils furent en possession d'un outillage assez perfectionné pour apprêter convenablement leurs bois, les charpentiers de la petite cognée — huchiers, escriniers, etc. — s'empressèrent de suivre cet ingénieux exemple. Ils cessèrent de fabriquer les diverses parois de leurs coffres avec des planches simplement équarries, taillées tout d'une venue et consolidées par des armatures métalliques. A l'instar des architectes, ils construisirent une membrure logique, formée de pièces de bois de calibre convenable, bien dressées, soigneusement corroyées, reliées ensemble par de solides assemblages à tenons et mortaises, et dans la succession des cadres formés par cette membrure, ils embrevèrent des panneaux légers, chargés de jouer le rôle de murs de remplissage (voir fig. 50).

Cette transformation savante dota les gros meubles d'une statique nouvelle. Elle assura leur conservation, car le bois a d'autant moins de tendance à jouer et à se fendre, qu'il est employé par masses plus réduites. Elle les débarrassa en outre, et pour toujours, de ces armatures extérieures qui jusque-là avaient consolidé l'ouvrage. Aux rinceaux de métal et aux longs clous elle substitua, nous l'avons dit, toute une série d'assemblages maintenus par de simples chevilles. Elle émancipa ainsi l'art du bois de la tutelle dans laquelle l'art du fer l'avait tenu jusque-là. Enfin, par cette division ingénieuse des surfaces en montants, traverses et panneaux, le charpentier de la petite cognée ayant été naturellement amené à se servir de menus bois, au lieu de grandes planches épaisses et lourdes , la menuiserie prit naissance. On voit, par cette simple constatation , combien nos écrivains d'art ont tort d'employer le terme de menuiserie pour qualifier les meubles grossiers du xne et du xme siècle, et quelle erreur certains d'entre eux commettent quand ils parlent de l'existence de corporations de menuisiers chez les Gaulois.

bû

À quelle époque exactement cette transformation décisive s'opéra-t-elle? Très vraisemblablement aux environs de 1350. Roubo écrit qu'un Arrêt rendu le 4 septembre 1382 et qui augmentait les Statuts des huchiers, ordonna qu'on distinguerait à l'avenir ces artisans en les qualifiant de menuisiers, « du mot minutarius ou minutiarius, ajoute Roubo, ce qui signifie un ouvrier qui travaille à de menus ouvrages ». Après Roubo, la Gurne de Sainte-Palaye et Littré, qui copie, sans doute, ce dernier, se réfèrent à ce même Arrêt, que M. Alfred Franklin1 a vainement, depuis lors, cherché dans les registres du Châtelet, déposés soit à la Bibliothèque nationale, soit aux archives, mais dont M. de Ghampeaux paraît avoir eu connaissance2. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas rencontré avant l'année 1457 la qualification de menuisier régulièrement employée dans les Comptes et Mémoires*; et quant aux documents officiels, nous rappellerons que dans la confirmation des Statuts accordée en 1467 par Louis XI aux maîtres charpentiers, il est uniquement question de huchiers, et que les huchiers figurent seuls dans Y Ordonnance de cette même année qui enrégimentait tous les métiers parisiens. Bien mieux, c'est seulement dans les nouveaux Statuts attribués par Henri III à la corporation des charpentiers que l'on relève le titre de « huchier-menuisier », définitivement consigné dans une pièce ayant un caractère décisif. Mais alors qu'on aurait

1. Voir les Corporations ouvrières de Paris, par Alfred Franklin {Menuisier ébéniste, p. 3).

Page 1