MUSÉE DE CLUNY
C'est seulement à l'extrême fin du xve siècle que l'assemblage à bouement vint corriger la première de ces incorrections. Cinquante ans plus tard, la pratique régulière de l'assemblage à enfourchement et en anglet permit au menuisier d'exécuter d'une façon régulière les vantaux de porte formés de cadres panneautés, et le débarrassa de ces curieux artifices auxquels jusque-là il s'était vu forcé de recourir. Quant à la distribution si ingénieuse et si logique
1. Cette même simulation apparaît encore plus évidente dans la fabrication de certains coffres de ce temps dont les parois, faites d'une seule planche et assemblées à leurs angles en queue d'aronde , ont été divisées par le sculpteur en panneaux successifs. On peut conclure de cette particularité que dès cette époque on avait reconnu la supériorité de l'emploi des menus bois, moins sujets à jouer et à se fendre que les grandes planches, mais que tous les artisans n'étaient pas encore capables d'exécuter les assemblages nécessaires.
en bâtis solidement assemblés et en panneaux de remplissage, qui, nous l'avons dit et répété, constitua pour l'art du bois la plus féconde des révolutions, elle demeura à l'état de fait acquis, et servit de base à l'exécution de tous les beaux meubles que l'on a confectionnés depuis cette époque. Ajoutons que cette révolution s'effectua en France et demeura essentiellement française. A l'étranger, par suite de l'infériorité de la main-d'œuvre, elle eut peu de succès. En Italie, aussi bien qu'en Allemagne, on ne la pratiqua qu'exceptionnellement, et l'on continua d'employer à la fabrication des coffres ces planches massives, formant des parois d'une seule venue, assemblées sur les côtés en queue d'aronde et dans lesquelles, comme pour les vantaux dont il vient d'être question, on simula des panneaux et des cadres. Deux coffres fort remarquables conservés au musée de Gluny (voir fig. 27), un coffre non moins intéressant qu'on peut voir au Louvre (collection Davillier), montrent l'adaptation à des meubles considérables de cet assemblage compliqué et médiocrement solide, que nous n'employons plus guère, si ce n'est pour les tiroirs.
Fig. 89. — Un atelier de menuisier au xve siècle, d'après une miniature de l'époque.
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LA MENUISERIE A L'ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE ET DURAN1 LES PREMIÈRES ANNEES DU XVIIe SIÈCLE
Avec le xvie siècle s'ouvre pour la menuiserie la période la plus brillante que ce bel art ait jamais parcourue. En possession d'une sûreté de main et d'une expérience laborieusement acquises, l'exécutant aborde sans hésitation tous les problèmes qui s'offrent à lui et les résout avec un rare bonheur. Maître de procédés perfectionnés, il donne un essor inattendu à ses préoccupations artistiques, et, ne se bornant plus, comme le menuisier des siècles précédents, à décorer une forme imposée par l'usage, il s'applique à construire de véritables décorations.
Ajoutons que les conditions sociales au milieu desquelles il exerce, sont singulièrement favorables à cette éclosion artistique. Avec le xvi8 siècle, les temps modernes commencent. La société pour laquelle le menuisier travaille se transforme brusquement; les mœurs se modifient, et le mobilier, jusque-là sans destination fixe, devient tout à coup sédentaire. Pendant tout le moyen âge, en effet, les hautes classes de la population avaient mené une existence en quelque sorte nomade, et le seigneur, dans ses déplacements perpétuels, emportait avec lui tout ce qui constituait son avoir. Les meubles, pour nous servir d'une expression de ces temps si extraordinairement troublés1, « suivaient le corps ». Les plus puissants personnages, peu confiants par nature et par expérience, ne laissaient, après leur départ,
1. « Meubles sont appelez qu'on peut transporter de lieu à autre et qui suivent le corps, immeubles qui adhèrent au fond et ne peuvent être transportez. » (Boutillier, Somme rurale; 1380.)
dans le logis abandonné, que les quatre murailles. Leur personnel domestique, leurs chevaux, leurs chiens, jusqu'à leurs prisonniers, partaient avec eux. Tout leur ameublement, lits, sièges, armoires, tentures de prix, orfèvreries, batterie de cuisine, les accompagnaient dans leurs migrations périodiques et changeaient en même temps qu'eux de résidence. Aussi, tant que dura cette aventurière période de notre histoire, les dimensions et la forme du mobilier furent-elles commandées par la menace permanente d'un départ immédiat.
Tous les meubles se résumaient en une série de coffres, de bahuts, de huches, — d'où ce nom de huchiers que les menuisiers conservèrent si longtemps1. — Dans ces huches on enfermait les bijoux, la vaisselle, les vêtements; l'on empilait les chandeliers, les aiguières, les gobelets d'or et d'argent, les tentures des chambres et jusqu'à la literie, et, une fois remplies, le tout était chargé sur les <c sommiers », c'est-à-dire sur les chevaux et les mulets de bât. Les sièges eux-mêmes, quand ils ne consistaient pas en pliants, servaient de coffres, ou, pour parler plus exactement, les coffres servaient de sièges. Les bancs, les chaires, se compliquaient de véritables armoires; et quand certains meubles, comme les dressoirs, affectaient des formes monumentales, on les construisait de façon à ce qu'ils se démontassent facilement et à ce que la charge pût en être répartie sur deux ou trois bêtes de somme.
Ces coutumes vagabondes nous expliquent comment, jusqu'au milieu du xve siècle, les menuisiers ne construisirent que très exceptionnellement des meubles de grandes dimensions. Les quelques armoires de haute taille qui nous restent des époques antérieures, celles de Noyon, de Bayeux, du trésor de Saint-Germain-l'Auxerrois, etc., appartiennent toutes au mobilier religieux, immobilisé par
1. Une Ordonnance royale de 1350 les qualifie « charpentiers en huches ».
Fig. 90. — Chaise à coffre en noyer sculpté. (xvie siècle.)
sa destination même. C'est encore dans les églises et pour une raison analogue qu'il faut chercher les seuls sièges considérables de ce temps qui nous aient été conservés. Ces admirables stalles, où la verve décorative de nos maîtres huchiers trouva une si belle occasion de se déployer, font en quelque sorte partie de l'architecture du sanctuaire. Dans le mobilier civil, par contre, on ne découvre rien de semblable. Tous les meubles à bâtis et à panneaux dont nous nous servons encore à l'heure actuelle, sont des dérivés plus ou moins directs du coffre, meuble fondamental. Ces jolies petites armoires que nous appelons assez improprement des cabinets ou des crédences, eurent pour point de départ — nous l'avons dit dans notre première partie (voir pages 46 à 48) — une huche montée sur un pied, ou deux huches superposées. Seules les tables consistant en plateaux portés par des tréteaux et les châlits encombrants étaient abandonnés. Mais leur bâti, dissimulé par des tapis ou des couvre-pieds, était d'une exécution si rudimentaire, qu'il n'y avait pas à craindre qu'ils éveillassent la cupidité. C'est seulement vers le milieu du xve siècle que la bourgeoisie enrichie, trouvant dans les villes une sécurité relative, délivra le menuisier de cette préoccupation de déménagement perpétuel. Dès lors le mobilier, devenant plus sédentaire, put revêtir des formes mieux appropriées à sa destination. La Renaissance acheva cette transformation. Cette fois encore l'art du menuisier s'inspira de l'architecture. Conservant tout d'abord les formes anciennes dans ce qu'elles avaient d'essentiel et de caractéristique, l'exécutant se borna à les habiller, à les parer d'ornements d'un style plus moderne. Puis, à partir de 1515, tout à fait émancipé, il construisit ces beaux lits à colonnes qui ont une si fière et si noble tournure (voir fig. 91), ces chaires majestueuses à dossiers si joliment décorés de délicats basreliefs; et pour les autres meubles à bâtis et à panneaux, il commença d'adopter une ordonnance absolument nouvelle.
Fig. 91. — Lit dit de Diane de Poitiers.
(CHATEAU D'AKET.)
Ces derniers se compliquèrent de frises, de cariatides, de frontons, de pilastres et de colonnettes accouplées en horsd'oeuvre, leur donnant un faux air de petits monuments
Cette transformation séduisante ne s'opéra pas, toutefois, sans soulever quelques critiques. Des juges sévères ont amèrement reproché à ces jolis meubles leurs simulations architecturales. On s'est imprudemment scandalisé d'une appropriation dont l'opportunité semblait quelque peu douteuse, sans prendre garde que les menuisiers du xvie siècle ne faisaient que se conformer à des précédents acquis. Ces emprunts faits par la menuiserie à l'architecture sont, en effet, de tous les temps. Les coffres égyptiens affectent souvent la forme de pylônes de pierre. Les armoires du xine et du xive siècle, les plus anciennes qui nous aient été conservées , attestent, on l'a vu, des préoccupations archi tecturales très marquées. Cent ans plus tard, les panneaux des huches et des chaires sont, comme les fenêtres des cathédrales, décorés d'arcatures trilobées ou en quatre feuilles ; leurs montants sont flanqués de contreforts et surmontés de clochetons ou de pinacles ; enfin leurs angles s'ourlent de colonnettes et leurs traverses supérieures se couronnent de faîtages ajourés. Les meubles de la Renaissance ne sont donc pas plus fautifs que ceux des siècles précédents.
Ils sont, par contre, plus élégants et plus gracieux, parce que la part faite au sculpteur dans leur décoration est plus savamment répartie. S'inspirant des charmants bas-reliefs à peine saillants et cependant si délicieusement expressifs, que Jean Goujon avait mis à la mode, l'artiste couvre ses vantaux d'aimables allégories, qui deviennent le point culminant de l'ornementation, et auxquelles toutes les parties voisines, tenues dans des notes très simples, sont sagement subordonnées. Jusqu'aux deux tiers du xvie siècle, cette exquise pondération réserve à chacun des deux arts la part qui lui revient légitimement. C'est seulement à partir de 1560 que le goût italien, prenant le dessus, substitue,
LA MEXUISERTE
Fig. 92. — ^Petite armoire ii'deux corps en noyer sculpté et ciré. xw siècle.)
par amour de la magnificence, l'opulence d'une décoration exagérée à l'aimable et svelte modestie de cette ordonnance si prudemment combinée. Au lieu d'accompagner discrètement l'architecture du meuble, d'en accentuer les lignes principales, la sculpture en envahit toutes les parties. Suivant le degré de culture de nos diverses provinces, suivant leur tempérament et leur goût , elle arrive à imprimer au mobilier une estampille assez caractéristique pour que quelques érudits aient été tentés de répartir la production française en un certain nombre d'écoles, correspondant à nos principales divisions géographiques.
L'idée seule de cette ingénieuse répartition, essayée non sans succès par M. Bonnaffé1, prouve mieux que de longues dissertations la prépondérance décisive que le sculpteur prit, à cette époque, dans la création des meubles de prix. Bientôt le menuisier, relégué au second plan, dut combiner la structure de son ouvrage de façon à permettre au talent de son collaborateur de briller d'un éclat débordant. La forme se trouva de la sorte subordonnée au décor : redoutable contresens, qui ne tarda point à amener une décadence facile à prévoir.
Cette décadence acheva de s'accentuer pendant les pre mières années du xvne siècle, où une nouvelle transformation se produisit dans les idées et les mœurs. L'effondrement de la dynastie des Valois et l'avènement de Henri IV marquent, en effet, l'arrivée aux affaires d'une société nouvelle, tellement différente de celle qui l'avait immédiatement précédée, qu'on a pu dire qu'elle se rapprochait beaucoup plus de notre société actuelle que de celle du temps de la Ligue, dont elle n'est séparée cependant que par un petit nombre d'années2. Cette société nouvelle, éprise surtout de sécurité et de stabilité, exigea un mobilier répondant à ses préférences. De là un alour-