Baudrillart, Histoire du luxe, tome IV, p
dissement singulier qui se manifesta dans les formes de tous les meubles. En même temps l'ornementation nombreuse, variée, débordante, qu'on admirait vingt ans plus tôt, fit place à une pauvreté relative; et comme le besoin du luxe n'était pas moindre, on s'efforça de remplacer la beauté du travail par la richesse de la matière employée.
Cette dernière substitution devait provoquer à courte échéance une transformation radicale dans la confection des meubles de prix. Les bois indigènes, le chêne, le noyer, le
Fig. 93. — Coffre en noyer sculpté et ciré (xvi« siècle).
châtaignier, jugés désormais trop vulgaires, firent place aux essences exotiques, aux bois des Indes importés à grands frais, et surtout à l'ébène; et comme leur rareté en même temps que leur prix élevé rendaient l'emploi de ces derniers fort coûteux, Fart des placages prit subitement une importance précédemment inconnue, et donna naissance à I'Ebénisterie.
Pour lutter avec ce débordement de bois rares et précieux, le menuisier, n'osant plus recourir à l'intervention du sculpteur, dont le ciseau s'était alourdi, fit appel au tourneur. Nous avons raconté autre part le goût étrange, on pourrait dire la passion, de quelques grands seigneurs
de ce temps pour les ouvrages du tour. Ils s'en entichèrent jusqu'à attacher à leurs personnes des tourneurs attitrés, et jusqu'à mettre eux-mêmes la main à l'ouvrage. Cette vogue subite peupla les habitations du xvne siècle de ces tables épaisses et de ces robustes chaises à pieds renflés, et de ces bois de lit à colonnes torses ou tournées en spirale, dont tant d'échantillons nous ont été conservés.
Dans les armoires elles-mêmes la collaboration du tourneur trouva moyen de s'affirmer, et l'ornementation des gros meubles s'enrichit de tiges de bois tournées et refendues, qui remplacèrent assez fâcheusement les pilastres et les colonnes (voir fig. 42). En outre, le menuisier, jaloux de prouver l'excellence de son savoir, substitua, dans ses panneaux, aux gracieux bas-reliefs de l'école de Fontaine bleau, une complication d'assemblages aussi savants qu'inutiles, formant des compartiments variés ou figurant des étoiles (voir fig. 95). Enfin, désireux de conserver à ses fonds ce beau poli qui, verni avec soin, donnait aux bois in digènes un faux air exotique, il demanda au sculpteur des frises et des rinceaux, non plus pris dans la masse, mais exécutés séparément, découpés et ajourés, puis rapportés et collés sur les façades de ses meubles.
Ainsi, sans que la main-d'œuvre eût cessé de progresser, il suffit d'une évolution sociale pour amener dans la décoration et l'ordonnance des ouvrages de menuiserie une décadence sensible. Une éclipse momentanée de goût dans les classes dirigeantes se traduisit presque immédiatement par l'alourdissement général des formes et par l'épaississement du décor.
Fis. Oi.
LA MENUISERIE PENDANT LA SECONDE MOITIE DU XVIIe SIE- CLE ET LA PREMIÈRE MOITIÉ DU XVIIIe
Cet assoupissement, qui dura près de quarante années, et dont la menuiserie des gros meubles ne parvint jamais à se relever complètement, est d'autant plus curieux à constater qu'à ce moment le menuisier était en possession de tout l'attirail d'outils nécessaires pour accomplir les plus admirables tours de force. Nous avons déjà dit que depuis plusieurs siècles il se servait de la scie; l'insurrection des Maillotins (1382) ne laisse aucun doute sur l'emploi du maillet dès le xive siècle. Le rabot (nous l'avons vu) date à peu près de la même époque; le marteau à pied-de-biche et la tenaille sont aussi de ce. temps. Un manuscrit de la Bibliothèque nationale, remontant à 1440, intitulé le Miroir historial, nous montre un menuisier à son établi, de même hauteur que les nôtres, occupé à percer de la vrille une pièce retenue par un valet, et ayant à sa portée un râtelier chargé de ciseaux et de gouges. Une autre miniature plus récente d'une quarantaine d'années , appartenant à M. Delaherche (voir fig. 89), étale à nos regards cette même provision d'outils garnissant également un râtelier, accompagné de maillets, de ciseaux, de gouges, de racloirs déposés sur un coffre du premier plan; le musée de Cluny possède le bois d'une varlope contemporaine de ce manuscrit (voir fig. 94), alors qu'une sculpture décorant une des stalles de la cathédrale de Rouen nous révèle l'emploi du trusquin à cette même époque. Enfin, dans la curieuse vignette de Joost Ammam qui orne le titre de ce livre, on peut reconnaître facilement la scie à tourner.
et la curieuse panoplie composée par Vredeman de Vries avec les outils du menuisier 1 prouve qu'à l'exception de la presse, complétant l'établi, les ouvriers du xvie siècle disposaient de tout l'arsenal d'instruments et d'outils dont nos menuisiers se servent à l'heure actuelle.
Il n'est donc pas surprenant qu'on ait pu exécuter, dès
cette époque, des meubles assez parfaits pour qu'aujourd'hui encore leur imitation exacte semble un acte méritant. Ajoutons que ja mais le travail du bois ne fut autant apprécié et plus en honneur. S'il en fallait une preuve, le Journals'i précieux de Jean Héroard (médecin du jeune Louis XIII) suffirait pour nous édifier sur ce point. Parlant de son roval client, alors âgé de
Fig.95. — Exemple de décoration resul- J ' o^ ^^
^tant d'assemblages compliqués (xvn° cinq ans, Héroard écrit, le
4 avril 1605 : « Il va à la galerie (du château de Saint-Germain), s'amuse aux outils du menuisier qui posoit les châssis de verre; on lui en nomme quelques-uns; je lui demandai : « Monsieur, comment s'ap- « pelle cela? — Une varlope. — Et cela? — C'est un guil- « laume. » Il retenoit extrêmement bien les noms propres des choses. » Quatre ans plus tard (23 avril 1609), le fidèle médecin trace la note suivante sur son Journal : « Il s'amuse en sa chambre à raboter des ais ; il y avoit des menui-
1. Voir Panoplia seu ornementarium ac ornementa tum artium ac opificiorum (1572). Ce curieux trophée combine en une panoplie l'établi, le banc à profiler, la règle, le valet, l'équerre, le compas d'épaisseur, le rabot, le guillaume, le trusquin, la cognée, la hache, le maillet, le ciseau, la gouge et jusqu'au pot à colle.
siers. » Enfin, le 15 octobre 1614, c'est-à-dire lorsqu'il était déjà roi depuis quatre ans, Hëroard le surprend encore « s'amusant lui-même avec le menuisier à dresser le jeu de billard1 ».
Il faudrait ignorer le respectueux fétichisme que la France entière professait alors à l'égard de la personne royale, pour ne pas comprendre quelle considération extraordinaire rejaillissait sur de modestes et laborieux artisans, que cette participation du souverain à leurs ingénieux travaux élevait au rang de collaborateurs. Aussi quand, en 1667, Louis XIV, ou, pour parler plus exactement, lorsque Colbert institua aux Gobelins la Manufacture royale des meubles de la Couronne, les menuisiers, traités en véritables artistes, se virent compris, avec les peintres, les sculpteurs, les mosaïstes, les tapissiers et les orfèvres, parmi « les bons ouvriers de toutes sortes d'arts et mestiers », dont le surintendant et le directeur devaient toujours tenir la Manufacture remplie.
Si nous avons insisté aussi longuement sur ces détails, c'est qu'ils montrent quelle influence la mode, ou ce qu'on pourrait plus exactement nommer le degré de culture d'une époque, exerce sur la décoration et, par contre-coup, sur le développement et la valeur esthétique des industries d'art. Hâtons-nous toutefois de constater que le xvne siècle, s'il assista en ses premières années à une indiscutable décadence dans l'exécution des meubles à bâtis et à panneaux, ne tarda pas à prendre une éclatante revanche en ce qui concerne les lambris, les sièges, les consoles et les tables.
L'amour exagéré de la magnificence avait fait rejeter des intérieurs princiers ces jolis meubles en chêne et en noyer ciré du xvie siècle, si élégamment construits, si délicatement sculptés, mais qui, n'ayant pour plaire que la grâce
1. Journal de Jean Héroard sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII ', tome Ier, p. 123, 392, et tome II, p. 162.
Fig. 97. — Fauteuil en bois sculpté et doré (xvii8 siècle).