MOBILIER NATIONAL
de leur forme et la finesse de leur décoration, paraissaient désormais trop simples et trop sombres. Pour charmer les yeux avides d'éblouissements, il ne fallait rien moins que les chaudes colorations des bois rares et précieux, associés aux métaux brillants et à l'écaillé. Grâce aux placages, tous les meubles à panneaux revêtirent la livrée somptueuse qu'on leur imposait, et, pour les meubles à bâtis qui ne pouvaient s'accommoder de placages, la dorure se chargea de dissimuler le peu de prix de la matière employée. Sous cette éclatante parure, l'art délicat du menuisier, s'aidant de celui du sculpteur, entra dans des voies inexplorées, et, trouvant le champ libre pour ses innovations, produisit des merveilles de bon goût, de somptuosité et de convenance.
Tout un genre, on pourrait presque dire tout un style de décoration, sortit, en effet, de cette heureuse collaboration, style d'autant plus remarquable que, pour la première fois, le menuisier, ne demandant ses inspirations qu'à luimême, et n'empruntant rien à l'architecture ni aux arts du métal, sut imaginer une ornementation merveilleusement appropriée à l'objet et à la matière qu'il était chargé d'embellir.
C'est surtout à partir de 1660 que les sièges et les tables commencent à adopter ces allures d'un caractère si nouveau. Jusque-là des contours strictement carrés, des pieds à balustres d'un dessin noble, mais massifs et trapus, des croisillons superflus et des dossiers très élevés avaient conservé aux « chaises à bras » une pesanteur inutile et une solennité médiocrement hospitalière (voir fîg. 97). De leur côté, les tables au piétement trop robuste, surchargé de mufles de lion, de masques et d'attributs, avaient brillé bien plus par leur luxe débordant que par leur aimable élégance. Avec le dernier tiers du xvne siècle, les formes s'assouplissent brusquement, et les meubles, par une con-
descendance jusqu'alors ignorée, se plient aux convenances de ceux qui les emploient.
Désormais on tiendra un compte sévère, dans leur construction, de la commodité, du bien-être et des besoins so-
Fig. 98. — Bois de fauteuil sculpté, doré et garni (xvne siècle).
ciaux. C'est ainsi que les dossiers s'abaissent et se chantournent à leur sommet, donnant à la personne assise toute facilité pour tourner la tête et regarder derrière elle. En même temps, les bras s'évasent et les consoles sur lesquelles ils viennent buter, disposées en retraite, permettent de s'asseoir de côté et d'écarter ou de croiser à volonté les jambes. Enfin les pieds-de-biche, qui succèdent
aux pieds à balustres, se dérobant par une courbe gracieuse, laissent les talons se mouvoir sans risquer de se heurter à des angles aigus.
Pour les tables et pour les consoles, pour les bois de lits et d'écrans, une transformation identique se produit, et des merveilles de goût, d'élégance et d'ingéniosité naissent de cette adoption de formes nouvelles qui, si elles n'obéissent pas toujours à la sévère logique, du moins ne sentent jamais la contrainte et l'effort. Quant à l'ornementation de ces beaux meubles, souple et docile, elle s'associe d'une façon si parfaite aux lignes principales, elle les complète et les explique si bien, qu'à première vue on ne saurait dire lequel du menuisier ou du sculpteur peut revendiquer la conception initiale de l'ouvrage. C'est que l'artiste, maître absolu de la matière mise en œuvre par lui, connaissant à fond les ressources qu'elle lui offre, s'est avisé, pour la première fois peut-être, de se montrer tout à fait original.
Il a compris qu'à un état social nouveau il fallait un mobilier également nouveau. Au lieu de puiser dans l'ancien fonds, il a eu l'audace de créer; et comme sa création s'est trouvée forcément inspirée et dominée par les idées et les besoins de son temps, une remarquable concordance s'est établie entre le mobilier imaginé par lui et la société qui devait en faire usage.
Constatons encore que cette verve si magnifiquement inventive ne se contenta pas de transformer et d'embellir les meubles à bâtis. Elle déborda sur les lambris, assouplissant les cadres, chantournant les moulures, peuplant les panneaux de cartouches et de faisceaux rayonnants du plus somptueux aspect. Là également l'or, s'associant au bois sculpté pour en détacher les reliefs sur un champ soigneusement recouvert de blanc des Carmes, produisit des merveilles. Les boiseries si justement célèbres des palais de Versailles, de Fontainebleau, de Saint-Cloud; des
châteaux de Sceaux, de Meudon, de Bercy; des hôtels de de la Vrillière, de Soubise, de Roquelaure, sont restées des modèles parfaits de ce que l'art du menuisier en bâtiment peut offrir de plus remarquable.
Fig. 9 9. — Bois de fauteuil sculpté, doré et garni (première moitié du xvm» siècle).
Le xviii* siècle, dans sa première moitié, ne fit qu'accentuer cette heureuse révolution. Gomme son aîné, il enfanta peu de meubles à bâtis et à panneaux en menuiserie pure, et cette belle époque ne nous a guère légué, en fait de types originaux rentrant dans cette catégorie, que sa grande armoire à deux portes (voir fig. 47), vaste et monu-
mentale, commode surtout, en outre très pratique, mais dont les formes, plus massives qu'élégantes, et l'ornementation, toujours simple, ne peuvent supporter la comparaison avec les délicieux bois de fauteuils, de consoles et d'écrans que nous devons aux menuisiers de ce temps. On ne saurait en effet imaginer rien de plus souple, de plus distingué et de plus gracieux que ces sièges aimablement
Fig. 100. — Console en bois sculpté et doré (xvme siècle)
contournés, dont les lignes cherchent, pour ainsi dire, à embrasser le corps humain, et l'on ne se douterait pas, à voir cette grâce si facile, que son aisance assouplie est le résultat des combinaisons les plus délicates et le produit des calculs les plus compliqués.
Le débillardement de chacun de ces bras de fauteuils ou de ces pieds-de-biche si joliment tordus, présente, en effet, la solution de problèmes de géométrie relativement difficiles. Le cintrage conique des dossiers de ces petits
fauteuils, que l'on nommait alors des « cabriolets », le rattachement de l'ellipse décrite en plan par le fond de leur siège, avec la courbe en S formée par leur traverse antérieure, constituent un petit chef-d'œuvre d'ingéniosité. Jamais la science dans la coupe du bois ne fut poussée plus loin, et jamais elle ne se laissa moins soupçonner aux regards distraits ou inexpérimentés. Dans l'histoire de la menuiserie, cette période compte assurément parmi les plus glorieuses.
C'est aussi une des plus fécondes en créations nouvelles. Dix sortes de sièges inconnus jusque-là virent subitement le jour. Les cabriolets, les fauteuils en gondole, les chaises à la reine, les sophas, les paphoses, les veilleuses, les vis-àvis, les bergères, se chargèrent d'encadrer douillettement les carnations les plus délicates. Le lit, dégagé de ses colonnes et de ses lourdes courtines, vit son ciel s'arrondir et se courber en dôme. On combina des tables de formes spéciales pour tous les besoins de la vie. Le jeu, à lui seul, en fournit plus de dix sortes. Mais rien ne dure en ce monde. Le goût change constamment en même temps que l'idéal des sociétés se transforme, et l'art est fatalement soumis à toutes les fluctuations de l'idéal et du goût.
Fig. 101. — Plan d'une chaise à la reine, d'après Roubo.
LA MENUISERIE DEPUIS LE MILIEU DU XVIIIe SIÈCLE jusqu'à NOS JOURS.
Le xviiie siècle était à peine parvenu au milieu de sa course, qu'une réaction assez vive commença de se produire contre ces jolis meubles si délicieusement contournés. L'excès même de leur souplesse les fit prendre en dégoût par une société avide de changement. Les idées, au surplus, suivaient un autre cours. Les fouilles d'Herculanum et de Pompéï avaient ramené l'attention vers le passé classique, en même temps que les esprits teintés de philosophie ancienne et brusquement épris de sentimentalisme et d'égalité, se passionnaient pour le monde antique, auquel on brûlait d'emprunter ses libérales institutions.
Pour obéir à ces préoccupations nouvelles, les formes se firent plus rigides. Les pieds des sièges et des tables cessèrent de se contourner et redevinrent brusquement droits. Les commodes boursouflées reprirent avec leur aplomb une sveltesse relative. Mais l'élégance de l'époque précédente continua de faire sentir ses heureux effets, et la raideur aussi bien que la pesanteur restèrent bannies de ce mobilier nouveau, rendu subitement plus simple et surtout plus modeste. La dorure étincelante fit place, en effet, au laquage des bois, en même temps que les rinceaux feuillus et les puissantes rocailles cédaient le champ aux feuilles d'eau, aux acanthes et aux perles, qui allaient devenir la parure caractéristique de ces ouvrages, demeurés charmants en dépit de leur transformation radicale.
Ajoutons que cette extrême délicatesse de l'ornementation à laquelle les meubles contemporains de Louis XVI
doivent en partie leur valeur et leur charme, trouve aussi son explication dans la modification profonde que subirent alors les dimensions des appartements. A cet amour du faste et de l'apparat qui jusque-là avait distingué la société de l'ancien régime — société exclusivement fondée sur la hiérarchie et sur la représentation — avait succédé un besoin d'intimité et de recueillement autrefois inconnu, et qui se traduisit presque immédiatement par un rétrécissement inattendu des pièces principales. Les énormes galeries, les vastes salles de réception, se virent remplacées par les petits salons et les boudoirs. Les meubles, dès lors, ne pouvant plus être considérés de loin, mais vus à courte distance et placés à portée de la main, durent revêtir une finesse de décoration que l'éloignement rendait auparavant inutile. Le menuisier, tenant compte de ces exigences nouvelles, s'efforça de les satisfaire, mais sans renoncer cependant à ses précédentes conquêtes. Bien que revêtant des formes plus classiques, ses meubles, nous l'avons dit, ne cessèrent point d'être commodes et gracieux. Malheureusement la période qui suivit ne se montra pas également fidèle à ces traditions de confort et d'élégance.
Sous l'Empire, en effet, le mobilier perdit tout caractère accueillant. Trop jeune, trop inexpérimentée pour pouvoir sainement apprécier la finesse et la beauté du travail, la société née de la Révolution se passionna pour une fausse et pesante magnificence. Si l'habileté technique du menuisier ne sombra pas dans ce bouleversement, son imagination, par contre, se dévoya. S'adressant à une clientèle mal préparée pour comprendre l'élégance intrinsèque d'une forme, il dut s'appliquer à tout expliquer par d'inutiles attributs. Les bras de fauteuils se transformèrent en cols de cygne; les pieds, en torches enflammées ou en carquois remplis. On imagina de faire porter les tables par des sphynx ou par des dauphins, et les bois de lits prirent
l'aspect de bateaux destinés à descendre le fleuve de la vie. Le goût des placages, dont la valeur vénale était facile à constater, acheva de donner à l'ébénisterie une importance exagérée, en même temps que l'éclatante profusion des bronzes dorés rendit le talent du sculpteur en bois inutile.
C'est seulement à une époque relativement récente que ce dernier ressaisit, dans l'ornementation des meubles à bâtis et à panneaux, le rôle qui lui était précédemment assigné et qui lui est légitimement dû. Mais le temps avait accompli son œuvre, et cette réapparition, non exempte d'une cer îaine grossièreté, — si ce mot est permis, — se distingua cette fois par plus de profusion que de bonheur. La période romantique avait bien demandé à quelques menuisiers spéciaux des chaises à orbevoies et des dressoirs ou des «■ bahuts » renouvelés du moyen âge. Mais ces restitutions, d'une exactitude contestable et d'une exécution presque médiocre , étaient demeurées à l'état de manifestations exceptionnelles, et il fallut attendre le milieu du siècle pour que le public, par un de ces retours de goût qui lui sont familiers, se reprît d'estime pour nos bois indigènes, sculptés, maquillés au brou de noix et passés à la cire. On n'a pas perdu le souvenir de ces bibliothèques en «vieux chêne», de ces râteliers pour fusils de chasse, de ces buffets à un ou deux corps, flanqués de colonnes torses, décorés de lourdes frises, surchargés de rinceaux empâtés, avec des panneaux moulurés sur lesquels s'enlevaient en forte saillie des trophées de pêche et de chasse Ces meubles , qui nous paraissent aujourd'hui communs, vulgaires, barbares, incapables de supporter un examen sérieux, indignes surtout d'être comparés aux meubles anciens , et qui excitèrent cependant un engouement si vif, offrent un grand intérêt au point de vue historique. Ils marquent la rentrée en scène de la menuiserie dans l'ameublement moderne. Ils nous permettent de mesurer la