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leur déconvenue, et ils S'appelaient « légion ». Un brave capitaine, commandant un vaisseau de l'État, entre un jour dans le bureau ouvert pour les engagements. « Que dois-je faire? dit-il, À peine a-t-on lu sur le pont l'ordre invitant les gens de bonne volonté à s'inscrire pour le service polaire, que tout mon monde, absolument tout, officiers et matelots, huit cents hommes, monsieur ! chacun a couru donner son nom. »
Les rôles des deux navires une fois complétés, les deux compagnies n'avaient plus qu'à procéder avec ardeur aux derniers préparatifs du voyage, Des vivres, des provisions de toutes sortes, calculés pour une absence de trois ans, furent transportés à bord ; le plus difficile était de leur assigner une place ; pas un coin, pas un recoin qui n'eût déjà sa destination précise ! A mesure que s'amoncelaient nos colis, Les navires enfonçaient d'autant, si bien que la ligne de fottaison montait d'une manière alarmante, Nombre de choses nécessaires étaient encore dans les magasins; mais lamirauté avait prévu le cas. Un vieux sloop à aubes, le Vaieureux, que son âge n'empèchait point d’être un excellent transport, reçut l’ordre de nous convoyer, avec le surplus de nos richesses, jusqu’à l'ile de Disco, sur la rive occidentale du Groënland. Sans celte sage précaution, 11 eût été très imprudent de s’aventurer sur PAtlantique où le moindre gros temps aurait pu faire couler à pie nos bâtiments et leur cargaison exagérée,
L'alfection généreuse de nos parents et de nos amis ne restait pas oisive; l'expédition fut comblée de cadeaux. Sa Majesté et lesmembres de la famille royale prouvèrent par leurs dons le vif intérêt qu'en haut lieu on portait à notre entreprise, et le nom de l’impératrice Eugénie est associé dans notre souvenir à de chauds et fins «€ passemontagnes » dont chacun de nous fut muni et qui contri-
6 LA MER GLACÉE DU POLE, buërent, pour leur part, à alléger les souffrances des lireurs de traîineaux.
[I nous faudrait un chapitre pour énumérer nos bien-
faiteurs ; on envoya des livres, des lanternes magiques, 4
un piano, des gravures, de l'argent... plus, des choses !
moins précieuses comme valeur intrinsèque, mais dont nous fûmes tout aussi reconnaissants; une petite caisse avec cette inscription: € Souvenir de Noël pour nos amis de l’Alerte », contenait quatre bouteilles de punch excellent et un paquet de livres et de journaux dont laspect montrait qu'ils avaient été lus avec assiuuité; ce cadeau, accompagné de tous les vœux d’un vieil officier subalterne, lui-même ancien explorateur arctique », fut accepté avec autant de plaisir et de gratitude que le plus superbe des présents.
Des « jeux » de toute espèce pour les sombres et monotones soirées de lhiver, et Les instruments nécessaires à l’organisation d’une fanfare complète furent ajoutés à la liste des choses indispensables. En nous permettant cette dépense, nous suivions un exemple déjà vieux de quelques siècles : quand sir Humphrey Gilbert mit à la voile, en 1583, afin de tenter, lui aussi, la « découverte du passage nord-ouest », €pour le soulas de nos gens et l'esbaudissentent des sauvages, nous emportions, dit-il,
noels et carols, sans faulte de jeulx, tels que marmousets !
sautillant à la morisque, chevaux de bois et aultres imaginations pour le deduict de ces hommes estranges que nous entendions à nous gaignier par tous moiens ». Quand, en 1585, le vieux navigateur John Davis entreprit son premier voyage avee ses deux petites caravelles le Clair de lune et le Clair de soleil, il avait, dans ce dernier navire, vingt-trois hommes, dont quatre « ménétriers », orchestre assez présentable pour un nombre aussi restreint d'officiers et de matelots.
Eu dépit de la confusion et du remue-ménage inséparables des préparatifs d’une telle entreprise, en dépit de la peinture fraiche et des cables goudronnés à nouveau, plusieurs milliers de ‘personnes nous vinrent voir avant l'appareillage, et ce au très grand détriment de la besogne ; encore, grâce aux règlements sévères qu'il fallut remettre en vigueur afin que nous fussions prêts à temps, beaucoup de curieux durent-ils s’en retourner sans la joie de pouvoir raconter leurs impressions à bord des navires polaires. Parmi les visiteurs plus heureux, nous citerons Leurs Altesses le prince de Galles et le duc d'Edimbourg, l'impératrice Eugénie,
Dirai-je les bals et les banquets donnés en notre honneur Ÿ D’aucuns les regardaient sans doute comme des repas d'adieu !
Nous étions devenus propriété publique ; dans la générosité de leurs cœurs, nos braves compatriotes ne prenaient pas le temps de réfléchir que ces derniers jours en Angleterre, nous aurions préféré les passer en paix, chacun dans son foyer! Quoi qu'on en eût, il fallut se nourrir de «la graisse de la terre » et se résigner à prendre le large, affligés de la pire des affections chroniques, la dyspepsie, que, pour quelques-uns d’entre neus, le mal de mer devait agrémenter de ses variantes.
Tous les préparatifs sont enfin terminés : le 29 mai,
jour depuis longtemps fixé pour notre départ, se lève gris
et brumeux; de temps à autre, la pluie forme de petites mares sur la peinture fraiche du pont. Vers midi, les lords commissaires de lAmirauté montent à bord pour nous exprimer leurs bons souhaits; les courts moments qui nous restent ensuite sont consacrés à nos familles. Au coup de quatre heures, à la minute précise indiquée par nos instructions, les navires sortaient des docks: le
dernier serrement de main avait été donné, les derniers
et fervents adieux se pressaient encore sur nos lèvres, et, présage heureux des fortunes de notre expédition, tandis que lAlerte et Va Découverte franchissaient l'entrée du havre de Portsmouth, les nuages s’'évanouirent, & le soleil brilla dans sa gloire, Tout le jour, et de tous les M points de l'Angleterre, les chemins de fer avaient verst & des foules pour nous acclamer au départ: le fameux port, célèbre par tant d'événements maritimes, n’avait encore servi de théâtre à une scène semblable : des milliers de spectateurs sont rassemblés sur le bord de h & mer, depuis les docks jusqu'au château de Southsea. En face, du côté de Gosport, la rive en est couverte. Hourrahs après hourrahs s'élèvent de l'immense multitude, à mesure que nous serpentons lentement au milieu d’une cohue de yachts et d'embarcations de plaisance réunis pour nous souhaiter un € à Dieu » définitif, Une mince £ ligne rouge, qui tranche sur les masses plus sombres de # lous ces excursionnistes en fête, montre que les troupes de Ja garnison ont été appelées pour faire honneur aux camarades du service de mer; tout d'un coup la musique militaire éclate ; c’est la touchante mélodie: «Au temps jadis », et quels échos ne trouve-t-elle pas dans le cœur de ceux qui vont partir! Objets de cette manifestation sur laquelle on ne pouvait se méprendre, nous nous sentons fiers d’avoir été choisis pour exécuter une mission de si haute importance ; si nous avions douté un instant de la popularité de notre entreprise, le spectacle qui se déroulait sur les plages de Southsea nous aurait bientôt convaineus! Au plus profond de son âme, chacun de nous prenait la résolution de mériter cette confiance et, avec l'aide de Dieu, d'enlever le succès de manière à satisfaire le pays et à soutenir l'honneur de notre service.
Le souvenir de celte scène ne S'effacera pas de sitôt en nous! Au delà des vagues bleues et brillantes, nos
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Le départ. (Page 8.)
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derniers regards jetés sur Portsmouth nous montraient une rive où la foule enthousiaste nous acelamait encore ; de leur côté, nos amis, par-dessus les flots paisibles, arrélaient leurs yeux sur les voiles blanches de nos navires, rosées par le couchant.
Le ciel même avait voulu se mettre en harmonie avec ce que nous ressentions; la pluie et la brume du matin, cétait la tristesse des adieux; le soleil brillant et gai de l'après-midi venait nous dire que l'œuvre commencée sous ces auspices favorables se terminerait heureusement,
Tout allait à souhait, lorsque survint un incident qui à aurait pu mal finir et jeter une ombre funeste sur notre à départ : le pilote nous avait à peine quittés, que dans son … ardeur à répondre aux hourrahs qui nous saluaient encore … de tous côtés, un de nos hommes, grimpé dans le gréement, perdit léquilibre et tomba dans la mer. On le repôcha sans dommage; mais la consternation excitée … par cette chute faillit avoir des suites très graves pour une “des embarcations qui nous escortaient et qui était bondée M de curieux. Le «noyé », débarrassé de sa défroque “ trempée et réchaufté à fond, fut rendu à ses camarades ; puis les deux navires, ralliés à Spithead par le Valeureux, doublèrent le ponton qui porte le feu de Nab, et Lune belle brise nord-est nous permit de déployer nos voiles et de descendre la Manche. Pendant des heures encore, un petit yacht nous suivit, qui portait les parents “de quelques-uns de nos officiers ; il vogua dans notre sillage le plus longtemps qu'il lui fut possible, puis s’éloigna comme à regret, lorsque toute communication «levenait impraticable,
Le lendemain matin, le vieux et brave amiral qui Mcommande en chef à Plymouth, nous rendit visite au “hurse de ce port; désormais, en dehors de nos deux na-
vires, nos yeux, pendant bien des mois, ne devaient plus reposer sur des visages connus. Nous avions dit un long adieu à la patrie, pour vivre des heureux souvenirs dub passé, mais aussi de l'espoir et des aspirations ven l’avenir.
Le temps était beau, et, le troisième jour, nous pme: jeter l’ancre dans le mignon petit port de Berchaven, baie» de Bantry. Cette escale devait nous donner notre der-* nière provision de viande fraîche et notre dernier sac den lettres. Une promenade parmi les champs verts et les pittoresques petites fermes où l’on se régala de lait délicieux, nous conduisit à de vieux débris druidiques, pr des maisons éparses qui constituent le village de Castl town.
Et là, dans les hautes herbes, et au murmure des ruis-! selets clairs, nous cueillimes les dernières fleurs printa.| nières qui dussent réjouir nos yeux avant le retour au! pays. Ces petits trésors furent soigneusement mis en! sûreté, jusqu’à ce que l’on trouvàt une occasion pour les! transmettre aux chers amis laissés à la garde du foyer. Quelques jours après, on se disait à bord qu'un de not officiers, sans doute moins fortuné que d’autres dans h# répartition des joies de la famille, et qui avait eu hi: chance de découvrir plusieurs touffes de myosotis, pro posait de troquer quelques brins de la précieuse plant contre une bouteille de porter, ou plein une cafetière des cacao et de lait, deux articles rares dans nos navires e partant, fort prisés.
Le lendemain, 2 juin, l'escadrille reprenait la mer ; partir de ce moment, plus de lettres, plus de téli grammes ; tout lien avec la patrie est forcément rompt La nuit n’est pas encore tombée que la côte élevée et anfractueuse de l'Irlande descend au-dessous de lhorizo oriental; sur l'Océan sans limites, rien n’est visible qu
nos trois navires, mollement bercés par la puissante houle du vaste Atlantique.
€ La nef vogue doucement, les vagues s'ouvrent sous sa proue ensillons creusés par cette charrue majestueuse ; le monde des eaux s'étend devant nous. »
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